— Je vous ai donné un mois, Emma. Il me semble que c'est déjà pas mal. Je sais que vous avez traversé des difficultés, mais il est hors de question que je vous revois dans cet état devant des parents, c'est bien clair ?
  Emma acquiesce douloureusement. Elle est dans le bureau du Dr Fanchon et elle se fait réprimander, comme à l'accoutumée. Enfin... Comme à l'accoutumée depuis un mois, plus exactement. Car avant l'événement, elle était une employée modèle et c'est sans doute pour cette raison que l'hôpital n'a pas décidé de la mettre aussitôt à la porte. Ils auraient pu, pourtant. Dès son premier pétage de plomb devant ce père qui serrait contre lui sa fille nouvellement née. Oh, elle n'avait pas fait grand-chose, Emma. Avec sa discrétion coutumière, elle n'avait fait que pleurer relativement silencieusement. Mais le père l'avait remarqué et en avait été... comment avait-il formulé cela déjà ? Ah oui, choqué. Emma avait été obligée d'aller s'excuser et surtout, n'avait rien pu expliquer à cet homme, ni à sa femme, ainsi qu'à la moitié de la famille réunie dans la chambre au moment où elle avait débarqué pour son mea culpa. Elle avait eu honte... Et cela l'avait flageller avec une violence qu'elle n'aurait jamais cru possible. Malheureusement, ça ne s'était pas arrêté là. Elle avait pleuré également devant un bébé que sa mère allaitait avec bonheur. Les larmes étaient sorties d'un coup sans même qu'elle les perçoive. Elle n'avait eu le temps que de s'excuser brièvement et était partie se réfugier dans les toilettes. Puis, la troisième fois, c'était récemment. Elle aurait dû se taire, elle le savait pourtant bien. Mais cela avait été trop dur... Trop dur de voir cette jeune fille de quinze ans se faire durement réprimander par sa mère tandis qu'elle tentait vainement de résister aux contractions. Trop dur d'entendre les mots assassins de cette femme envers sa pauvre fille sans rien dire. Elia, la sage-femme, n'avait pas mâché ses mots non-plus et n'avait pas hésité à mettre dehors la mère, non sans essuyer des insultes et des malédictions jusqu'à la treizième génération. Mais Emma avait été plus loin. En raccompagnant la mère, elle avait osé lui parler de sa propre fille, de la mort, et de tous les regrets qui y sont associés. La mère avait porté plainte, prenant les propos d'Emma comme une menace. Au moins, Elia avait fait un signalement aux services sociaux et la jeune femme avait trouvé un foyer maternel qui l'accueillerait. Quel foutu monde que celui-ci ! « Peut-être qu'il faudrait songer à changer de métier », lui avait glissé le Dr Fanchon lors de sa seconde bévue. Oui, peut-être... Sauf qu'Emma ne savait faire que cela. Sa première grossesse, elle l'avait connue à l'âge de seize ans. Un âge auquel la plupart des jeunes filles ne pensent qu'à se maquiller, danser, rire et regarder le dernier épisode de la série télévisée à la mode. Elle, elle changeait les couches de son fils. Et juste un peu avant sa majorité, elle s'était retrouvée mariée au père de l'enfant.
  Axel était un gentil garçon. Ils s'étaient rencontrés dans une soirée de bienfaisance pour le Téléthon. Elle dansait, il chantait. Il avait une voix extraordinaire et elle, elle avait encore un genou en bon état. Cette soirée aurait dû les accompagner toute leur vie. Elle aurait dû annoncer leur amour sous les meilleurs auspices. Au lieu de quoi, tout s'était passablement compliqué. Axel était majeur, elle était mineure. Leurs sentiments, si forts soient-ils, ne faisaient pas le poids face à la loi. Il avait fallu qu'elle soit très persuasive pour convaincre les flics qu'il n'avait pas abusé d'elle. Et puis, devant l'insistance de la belle-famille, très catholique, son père avait fini par accepter de signer l'autorisation de mariage. Voilà comment ils avaient tous deux plongé dans le monde des adultes, de la parentalité, loin, si loin des paillettes, de la scène, du public, et de l'art. Ça aurait pu être pire, s'était-elle souvent répété. Axel aurait pu être un salaud et s'enfuir en courant. Il aurait pu se marier avec elle et la tromper régulièrement. Il aurait pu se désintéresser totalement de Joachim. Mais en fait, malgré ses vingt ans tout mouillés, il s'était jeté à corps perdu dans une formation commerciale et avait trouvé un boulot de vendeur dans une petite boutique de téléphones. Il avait ainsi assumé sa petite famille durant deux ans avant qu'Emma puisse à son tour être majeure et aller travailler. Petit à petit, ils avaient progressé. Axel était toujours vendeur, certes, mais il travaillait dans une grande boutique dont l'enseigne était connue et gagnait le double du salaire qu'il se faisait à l'époque de ses débuts. Emma, quant à elle, avait opté pour une formation d'auxiliaire de puériculture. Rapide, accessible, ne demandant que le Brevet des collèges... Cela lui avait plu quand elle avait seize ans, cela lui plaisait toujours aujourd'hui, même s'il lui était souvent arrivé de regretter de ne pas être allée plus loin dans ses études.
  Et puis, il faut l'avouer tout de même, ils s'étaient vraiment aimés. Axel avait été un amant formidable, bien qu'un père un rien négligent et un homme relativement immature. Joachim n'avait pas toujours été facile à élever, mais globalement, ils s'en étaient dépatouillé. Ils avaient touché le bonheur, l'avaient effleuré du bout des doigts lorsqu'ils avaient enfin décidé qu'ils possédaient la maturité, la situation et l'avenir nécessaires à la naissance d'un second enfant. Oh, il y aurait beaucoup d'écart entre leur aîné et ce bébé, mais leur fils se faisait une joie de l'arrivée de sa petite sœur. Et puis le drame était survenu. Et tout avait sombré. D'un coup. Incroyable comme le destin est joueur, n'est-ce-pas...? Ça aurait pu être pire, avait-elle songé durant si longtemps. Aujourd'hui, le pire, elle ne sait même plus ce que c'est.
  Emma a vingt-huit ans et cela fait maintenant cinq ans qu'elle travaille au CHU Ambroise Paré de la ville de Soustelle. Elle n'a toujours reçu que des compliments de sa hiérarchie. Elle n'a jamais réussi à se mettre qui que ce soit à dos. Sa discrétion, ses capacités d'écoute, sa gentillesse, tout faisait d'elle une parfaite auxiliaire de puériculture. Elle adore son métier. Elle a passé quatre ans à travailler en crèche avant de se dégoter ce boulot et franchement, elle préfère nettement les nouveaux-nés aux enfants braillards et capricieux croisés dans les crèches. C'est si simple un nouveau-né. Si paisible. Lorsqu'ils crient, il suffit bien souvent de les prendre dans les bras et de les bercer un petit peu. En salle de garde, on discute avec Jeannette ou Lydie et le simple fait de parler apaise les tout-petits. Quand la maman souhaite se reposer, on donne le biberon et l'on vole quelques instants de maternité à l'éternité. C'est troublant de nourrir l'enfant d'une autre et Emma se fait souvent la réflexion qu'elle n'est rien de plus qu'une nourrice moderne. Et puis quand la maman souhaite allaiter, on lui amène son poupon pour qu'elle puisse le mettre au sein. Tâche parfois délicate lorsqu'il est trois heures du matin. Certaines collègues préfèrent donner un biberon en douce, ni vu ni connu mais Emma déteste cette tromperie. Elle n'a pourtant jamais été jusqu'à dénoncer ses collègues... En fait, Emma n'a jamais eu l'habitude de se faire remarquer, ni d'élever la voix, ni de dire ouvertement ce qu'elle pense. Sauf depuis récemment. Sauf depuis le putain de jour.
  Lorsque sa fille est morte, elle a passé les soixante-douze premières heures à se demander comment elle allait pouvoir mettre un pied devant l'autre. Comment elle allait pouvoir respirer la seconde suivante. Ne pas céder aux injonctions de la mort, voilà qui paraissait impossible. Pourtant, elle ne le pouvait pas. Premièrement, il y avait Joachim. Il était si malheureux... Il avait besoin de sa maman. Deuxièmement, il y avait Axel. À ce moment-là, elle était encore amoureuse d'Axel. Elle pensait encore qu'ils pourraient avoir un autre enfant, que la vie pourrait peut-être reprendre ses droits à un moment ou un autre. Et puis troisièmement, il y avait la promesse. La promesse qu'elle avait faite à Marie devant son petit cercueil.

  Chaque jour, chaque nuit. Chaque heure, chaque seconde. Chaque joie, chaque peine. Chaque espoir, chaque déception. À chacun de mes pas, mon cœur battra deux fois. Pour moi et pour toi. Pour que tu vives à travers moi cette vie que tu n'as pas eu la chance d'avoir.
  Chacune de mes respirations t'emmènera avec moi et me ramènera à toi. Chacun de mes sourires parlera pour toi. Et dans chacune de mes larmes, il y aura un peu de toi...
  Tu t'es battue comme une lionne pour vivre. Je te promets, Marie, que je ne te ferai pas l'affront d'être moins forte et moins courageuse que toi.

  Elle se souvenait encore des larmes de l'infirmière. Même le « croque-mort » des pompes funèbres avait cillé... Elle avait fait ce petit discours à haute voix sans même s'en rendre compte. Là, devant le cercueil ouvert de sa fille. Devant son petit corps inerte. Elle lui avait fait cette promesse vibrante d'espoir, vibrante de vie. Et jusqu'ici, elle n'avait pas su comment y renoncer. Elle n'était même pas certaine de vouloir y renoncer d'ailleurs... Au bout d'une semaine, elle avait fini par prendre son ordinateur et s'était assise devant le clavier. Cela faisait maintenant plusieurs jours qu'Axel faisait de même avec son piano et lui, ça semblait lui réussir. Pas qu'il avait beaucoup pleuré. Ni même montré de douleur insupportable. Mais, certes, il avait paru triste quand même. Et le piano plus que toute autre activité semblait l'apaiser. C'était là, dans leur salon dévasté, chacun devant un clavier, qu'ils avaient monté leurs forteresses. Il s'était coupé du monde avec sa musique, elle s'était coupée du monde avec ses mots.

  L'éternité en une semaine... -- 11 janvier 2011

  Je n'en reviens pas... Ça fait une semaine que tu es là-bas, une semaine que tu es sous terre, une semaine que je ne t'ai pas vue, ni serrée dans mes bras... Une semaine... Ce n'est rien une semaine et pourtant, cela me semble être une éternité.

  Je sais que c'est redondant, mais tu me manques ma puce, tu me manques tellement. C'est dur de vivre sans toi, c'est trop dur... Il y a des moments où je ne sais plus. Je ne sais plus si je vais vraiment y arriver, je ne sais plus si je suis vivante ou morte...
  Tu sais ma puce, j'avais tellement peur parfois... Peur que tu grandisses, peur que tu m'échappes... Je te voulais pour moi et moi seule. Je ne voulais pas qu'on puisse te faire de mal ! Et me voilà punie à travers toi ! Quelqu'un m'a accordé ma maudite prière de te voir m'appartenir. Tu seras ma fille pour l'éternité, mon vœu est exaucé. Aucun homme ne posera les mains sur toi, aucune dispute ne viendra jeter la discorde entre nous, aucun désaccord sur l'éducation des enfants que tu n'auras pas... Tu seras mon bébé pour toujours. J'ai eu ce que je voulais. Pourquoi alors, pourquoi est-ce que je donnerais ma vie pour que tu sois comme les autres ?!
  Ma fille, tu étais mon miroir, tu étais ma promesse de jeunesse, je me reconnaissais en toi, je voulais t'apprendre toute cette vie. Je voulais te montrer mon chemin de femme, te transmettre mes croyances, mes joies, mes espoirs, mon féminisme à moi. Mais te voilà dans la terre... C'est tellement injuste ! Aucun enfant ne devrait mourir ! Et cette horloge qui tourne, et cette vie qui continue... Pourquoi les aiguilles tournent-elles ? Où m'emmènent-elles ? Où diable puis-je aller sans toi...?
  Je t'ai promis de vivre... Je t'ai promis d'être forte. J'espère n'avoir pas fait cette promesse en vain. J'espère que jamais je ne te décevrais. Aujourd'hui, Papa, Joa et moi avons visiter une maison. Nous voulons déménager. C'est tôt sans doute. Tout le monde nous dit que c'est tôt, comme si qui que ce soit pouvait avoir la plus petite idée de ce que nous traversons... Mais tu comprends, je ne peux pas rester dans cette maison où tu es née. Je ne peux plus. Dès que je parcours la moindre pièce, tout me ramène au temps du bonheur. Je te revois dans ton transat, dans ton berceau... Et le cosy qui est posé là et qui n'a plus bougé... Et le tapis que je parcourais en long en large et en travers pour apaiser des pleurs et tes douleurs... Durant des heures entières, te souviens-tu ? Des heures et des kilomètres que nous avons parcouru sur ce tapis... Il y a des fois où je pourrais presque te sentir dans mes bras, sentir ton odeur... Tu me manques tant.
  Une semaine sans toi, une semaine que tu es là-bas et que je suis désespérément là. Une semaine, ce n'est rien, une semaine, c'est une éternité...

  À toi mon ange...

  Emma relit le message qu'elle a laissé sur son ordinateur. Tout a commencé là. Tout son univers a basculé le jour où elle a commencé à laisser ses doigts parcourir librement le clavier. Jamais, jamais ils n'avaient été libres. Jamais. Et là... Ces mots sont sa prison autant que son réconfort. Tantôt carcan, tantôt cocon, ils savent consoler ou blesser... Ils savent aimer ou haïr... Il savent, finalement, capter tout ce qu'elle garde dans sa tête, tout ce qu'elle n'ose pas balancer à la face du monde.
Soudain, le téléphone sonne. Emma sursaute. Elle déteste le téléphone. C'est comme une violation de son intimité, de sa tranquillité. Pourtant, elle va décrocher.
  — Madame Noreh ? l'alpague une voix désagréable.
  — Oui, c'est moi.
  — C'est le collège. Joachim s'est battu pour la cinquième fois cette semaine ! Vous devez venir, madame. Le principal veut s'entretenir avec vous.
  Eurk... Emma n'a aucune envie de voir le principal... Joa s'est battu... Encore !?
  — Bien sûr, j'arrive tout de suite.
  Elle raccroche, enfile sa veste, prend ses clefs de voiture. Heureusement qu'elle finissait tôt aujourd'hui. C'est bien le seul avantage des horaires décalés de l'hôpital. Le collège n'est pas très loin, mais elle doit tout de même prendre sa voiture pour s'y rendre. Vivre à la campagne oblige à faire quelques concessions. Et parmi celles-ci, le fait de ne pas avoir de collège dans le village où l'on vit. Elle parcourt les cinq kilomètres qui séparent son domicile du collège. Qu'a-t-il encore fait ? Que lui arrive-t-il à cet enfant ? Il pète complètement un plomb en ce moment ! Bien comme son père tiens ! Son père qui ne répond à aucun appel ni aucun message ! Pour un vendeur en téléphonie, c'est tout de même un comble de ne pas être joignable !
  Elle gare sa voiture en vrac sur le parking désert puis grimpe les marches qui mènent dans la cour. Le collège est un bâtiment récent, particulièrement beau. Le bois est au cœur de la construction et fait ressortir joliment les montagnes environnantes. On ne se croirait pas du tout dans un collège, mais plutôt dans un hôtel cinq étoiles perdu sur une montagne alpine. Emma aurait adoré aller dans un collège comme ça quand elle était petite ! Mais ses activités sportives ne lui avaient pas laissé beaucoup de choix et l'avaient contrainte à un établissement surpeuplé coincé en pleine ville entre un boulevard trop fréquenté et un poste de police.
  Elle déteste traverser la cour, surtout quand celle-ci est déserte. Des dizaines de fenêtres la narguent, là-haut. Tout le monde peut la voir remonter le bitume d'un pas rapide et Emma déteste être sous les regards. Elle avait aimé ça, autrefois, lorsqu'elle montait sur scène et qu'elle savait parfaitement ce qu'elle avait à faire. Mais aujourd'hui... cela lui donne la nausée plus qu'autre chose. Elle atteint enfin les portes vitrées du bâtiment, les ouvre d'un geste un peu trop impétueux et se dirige vers le bureau de la CPE.
  Joachim est là, assit sur une chaise, il a la tête baissée, son regard posé sur ses mains dont il remue les doigts, se grattant les ongles. Mme Racque, la conseillère principale d'éducation est une femme de petite taille, dodue, à la main grasse et au sourire surfait. Elle a les cheveux coupés très courts et de petites binocles rondes qui lui donnent une allure tout à fait ridicule. Néanmoins, elle ne manque pas d'une certaine autorité et Emma se ratatine lorsqu'elle lui lance un « Ah, vous voilà Mme Noreh ! » de circonstances. Joachim relève les yeux vers sa mère, puis les baisse aussitôt. Emma s'avance et sert la main de Mme Racque.
  — Qu'est-ce qui...? commence-t-elle avant d'être immédiatement interrompue par son interlocutrice.
  — Joachim a littéralement agressé l'un de ses camarades de cours pour un vulgaire morceau de papier.
  — Un morceau de papier ? s'étonne Emma.
  Elle se tourne vers son fils qui n'a pas daigné lever les yeux vers sa mère.
  — Comme je vous le dis ! se rengorge Mme Racque. Un bout de papier stupide. Le voici, d'ailleurs. Je le lui ai confisqué. Stevy lui aurait demandé de lui montrer et Joachim s'est jeté sur lui. Le pauvre garçon est parti avec les pompiers voilà une demi-heure ! Non mais, vraiment ! Nous étions dans de beaux draps pour expliquer à la famille de Stevy ce qui s'est passé !
  Emma se mord la lèvre bêtement. Stevy... Ouais, elle le connait le gamin en question ! Un vrai petit diable âgé d'au moins quinze ans car il a redoublé à de nombreuses reprises. Pas vraiment un enfant de cœur et elle a du mal à croire que Joa se soit frotté à ce genre d'individu pour un simple morceau de papier. Elle récupère l'objet du délit, puis Mme Racque les escorte tous les deux vers le bureau du principal. Heureusement, il s'agit d'un homme intelligent et avenant. Lorsqu'elle rentre dans le bureau, Emma est tout de suite mise à l'aise par le sourire indulgent de M. Hole. C'est un homme assez grand, bien portant, vêtu invariablement d'un costume gris et arborant toujours une barbe naissante qui lui donne un petit air négligé. Il a de petites lunettes qui, curieusement, mettent en valeur la vivacité de ses yeux bleus.
  — Merci Viviane, vous pouvez nous laisser, envoie-t-il d'office à la CPE qui, dans une moue indignée, referme la porte. Asseyez-vous Mme Noreh.
  Emma prend place sur l'un des sièges qu'il vient de lui désigner et fait signe à Joachim de s'asseoir sur le second. M. Hole s'assoit à son tour, croisant les mains au-dessus de son bureau. Un silence pesant s'intalle dans la grande pièce un rien surchauffée. Emma sent sa nervosité revenir au triple galop.
  — Écoutez M. Hole..., tente-t-elle avant d'être interrompue d'un geste par le principal.
  Lui n'a pas quitté Joachim des yeux et le jeune garçon ne fait que contempler ses mains depuis qu'ils sont arrivés ici.
  — Joachim..., l'alpague doucement M. Hole.
  Le gamin relève les yeux. Emma se sent agacée. Joa ne semble pas le moins du monde mal à l'aise, ni attristé, ni apeuré... Il paraît s'ennuyer profondément... Comme son père, songe-t-elle. Depuis quelques temps, elle remarque que Joachim et Axel se ressemblent bien plus qu'elle ne se serait jamais imaginé et elle ignore encore si cela l'émeut ou l'agace au plus haut point. D'autant plus qu'ils ne sont plus fichus de s'adresser la parole sans s'agresser l'un l'autre à la maison...
  — Je ne sais pas ce qui t'arrive mon garçon, mais il va falloir te reprendre, continue le principal. Ces derniers temps, toute ta famille a été bouleversée par un événement terrible et l'on peut comprendre que cela te contrarie. Mais pense à ta maman ! Comme ce doit être dur pour elle. Tu lui rajoutes des souffrances et des difficultés tout à fait inutiles, mon garçon. Tu devrais plutôt l'aider.
  Joachim ne réagit pas. Ses yeux pâles se sont perdus quelque part, loin, très loin en dehors de lui-même. Emma aurait voulu lâcher un soupir, mais elle se retient. Pas devant le principal ! Joa a toujours eu cette attitude lointaine. Il a toujours été enfermé dans un monde qui ne ressemble à rien de ce qu'elle connaît. Elle l'a emmené voir des psys, des médecins... À chaque fois c'est la même chose. Il y a quelque chose d'évident, mais quoi...? Ce gamin n'a jamais rempli les cases... Et il arrive parfois à Emma de se demander comment elle peut élever un enfant pareil. Comment elle peut guider un môme qu'elle ne comprend pas...?
  — Cela fait plusieurs fois que tu te retrouves dans mon bureau, reprend M. Hole, sans doute beaucoup plus habitué au mutisme de ses élèves que ne l'est Emma. Aujourd'hui, c'est allé très loin et pour des broutilles qui plus est. Il n'y aura pas de prochaine fois, c'est bien clair Joachim ?
Joa hoche la tête.
  — Si tu devais encore te battre, je me verrais contraint de t'expulser temporairement de l'établissement. Pour l'heure, je me contenterais de te mettre un avertissement de conduite et deux heures de colle. On est bien d'accord Joachim ?
  Il hoche à nouveau la tête. Emma s'agace.
  — Tu peux répondre à voix haute, s'il te plaît Joachim ? lance-t-elle sèchement.
  — Oui, monsieur, s'exécute son fils.
  Il a toujours sa voix d'enfant et cela contraste étrangement avec son allure d'adolescent boutonneux.
  — Je suis vraiment désolée, M. Hole, lâche alors Emma. Joa n'est pas un mauvais garçon mais ces derniers temps...
  Le principal lève les mains en signe d'apaisement.
  — J'imagine aisément, Mme Noreh, ne vous en faites pas. Mais il y a des règles et tout le monde y est soumis. D'ordinaire, je n'attends pas aussi longtemps avant d'expulser un élève, mais étant donné les circonstances, je suis prêt à faire des efforts. À condition que notre jeune garçon ici présent en fasse également.
  — Tu as entendu Joachim ? l'alpague Emma.
  Celui-ci se remet à hocher la tête avant de se souvenir de parler à voix haute. Ce n'est pourtant qu'un chuchotement qui sort de sa bouche.
  — Oui...
  Le principal est manifestement satisfait et en quelques minutes, ils se serrent la main et sortent du bureau. Emma est soulagée autant qu'agacée.
  — Allons, à la maison ! dit-elle à son fils tandis qu'ils traversent les couloirs du collège.
  Dans la voiture ils n'échangent pas un mot. Emma fait la tête. Elle sait que c'est puéril, mais il l'agace tellement. Bon sang, il a douze ans ce gosse, ne pourrait-il pas se comporter un peu mieux ? N'a-t-on pas quelque vague notion de bien et de mal à cet âge-là ?! Et l'autre abruti d'Axel qui ne répond pas à ses messages ni à ses appels. Elle consulte l'heure du tableau de bord. Dix-neuf heures trente, parfait ! Il devrait être rentré. Elle gare la voiture devant la maison et lorsqu'elle en sort, un étonnant silence pèse sur la rue. Emma fronce les sourcils. N'est-il donc pas rentré ? Axel est insupportable avec son piano et pourtant, en l'occurrence, elle se sent totalement déstabilisée de ne pas l'entendre. Et puis Joachim est insupportable avec sa violence et ses livres. Et elle-même ? Est-elle insupportable à sa manière ? Une pensée fugace mais violente l'étreint soudain : elle est en train de perdre sa famille. C'est si évident... Ils rentrent. Le salon est vide, aucune trace d'Axel. Sa veste n'est pas suspendue à la patère, ses chaussures ne sont pas là... Il n'est pas rentré.
  — Dans ta chambre, Joachim, lâche-t-elle. Nous parlerons durant le dîner. Tu es puni.
  Le jeune garçon s'en va sans rien dire. Il aurait pu hausser les épaules que l'effet aurait été le même sur sa mère. Elle boue littéralement. Un indifférent, c'était déjà de trop, mais alors deux ! Qu'Axel s'amuse à jouer les fantôme, ça le regarde. Mais Joa...? Non ! Elle ne peut pas le laisser faire. Elle est sa mère, elle doit l'éduquer, elle est responsable de ce qu'il deviendra. Et se battre au collège, risquer l'expulsion, c'est non. Ce n'est absolument pas possible. Tout en ruminant ses sombres pensées, elle envoie encore un message à Axel, puis prépare le repas. Quelque chose de simple et rapide ce soir, elle n'est clairement pas d'humeur à faire la cuisine. Une soupe de légumes avec du pain, ça ira très bien. Elle se retrouve obligée d'allumer la télé pour éviter que ses pensées ne divaguent pendant qu'elle coupe les légumes. Elle se sent tellement en colère... Après Axel qui n'est toujours pas rentré et qui l'ignore superbement, après Joa qui se comporte comme un voyou, après la CPE qui n'est décidément qu'une grosse vache arrogante, et même après le principal et ses airs affables, après le monde entier en vérité... Et voilà que je repense à Marie... Mais pourquoi diable la mort de sa fille la met dans un état de colère aussi violente ?
  Le dîner se déroule dans le silence le plus absolu. Joachim ne s'est pas fait désirer lorsque sa mère l'a appelé, mais depuis qu'ils se sont attablés, ils n'échangent pas un mot. Emma sait pourtant, qu'elle devrait lui parler de cette violence qu'il a en lui. Elle sait qu'elle devrait au mieux faire un geste vers lui, le serrer dans ses bras, au pire le réprimander. Elle doit au moins l'encourager à parler, lui montrer qu'elle s'intéresse à lui, à son éducation, son avenir... Et pourtant, elle reste silencieuse. Voilà que je deviens indifférente moi aussi, songe-t-elle amèrement. Pourquoi est-ce si dur de parler à son fils ? Pourquoi n'en a-t-elle pas le courage ? Il attend quelque chose, c'est évident. Il mange lentement, les yeux baissés... Et elle, elle ne quitte presque pas son portable depuis lequel elle a passé trois coups de téléphone et envoyé cinq messages à Axel qui n'est toujours pas rentré. Une heure qu'il devrait être là pourtant... Est-elle plus inquiète ou en colère ? Elle ne saurait le dire. Elle se sent inquiète et cela la met en colère. En colère après lui de n'en avoir rien à fiche, en colère après elle-même de ressentir de l'inquiétude.
  — Papa n'est pas là ? lâche soudain Joachim comme s'il s'apercevait de l'absence de son père à l'instant même.
  — À l'évidence, non, grince Emma.
  Son fils baisse à nouveau les yeux vers les morceaux de pain qui sont restés dans son assiette. Il en titille un du bout de sa cuillère et le mange. Puis il relève les yeux vers sa mère. Elle tente de l'ignorer tout en se giflant intérieurement d'avoir cette attitude.
  — Il est bizarre papa en ce moment, marmonne Joachim.
  — Pas plus que certains jeunes garçons que je connais ! persifle-t-elle.
  Mais pourquoi n'est-elle pas capable d'avoir une discussion posée et bienveillante avec son gosse, bordel ? Elle ferme les yeux un instant et inspire profondément. Calme-toi !
  — Pourquoi tu t'es battu aujourd'hui, Joachim ? demande-t-elle alors le plus calmement possible.
  Le gamin baisse la tête et se remet à jouer avec ses morceaux de pain. La patience d'Emma est en chute libre...
  — En général, une question suppose une réponse, grince-t-elle.
  — Stevy s'est moqué de moi et il voulait me voler le dessin de Marie.
  — Le dessin de Marie ?
  Emma a écarquillé les yeux. De quoi parle-t-il ? Elle se penche et plonge la main dans son jean, en ressortant le morceau de papier chiffonné que lui a remit la grosse vache de CPE. Elle le déplie fébrilement. Un joli soleil d'un jaune criard, de l'herbe verte fluo et des nuages roses... Pas de doute, il s'agit d'un dessin fait pour Marie. Elle aimait tellement les couleurs et son frère se pliait bien volontiers à ce jeu. Il dessinait pour elle, juste pour voir ses grands yeux bleus s'écarquiller devant les couleurs et ses petites mains battre de plaisir l'une contre l'autre.
  — Pourquoi l'as-tu emmené au collège ? demande Emma, tentant d'étouffer un sanglot.
  Il hausse les épaules.
  — J'avais envie de l'avoir près de moi.
  Emma se mord la lèvre pour éviter de dire quelque chose qu'elle regretterait. Elle a autant envie de l'engueuler que de le serrer dans ses bras.
  — Je comprends, finit-elle par lâcher, faisant un effort qu'elle ressent comme surhumain. Mais tu devrais garder ce dessin en sécurité dans ta chambre. Si tu le perdais...
  Elle préfère ne pas terminer sa phrase. Jusqu'à aujourd'hui, elle ignorait totalement l'existence de ce dessin, mais maintenant, voilà qu'elle se sent attachée, liée à cette bête feuille de papier comme si elle contenait tout l'or du monde. Joachim acquiesce et se détend un peu. Emma n'ajoutera rien sur la bagarre d'aujourd'hui et il le sait. Il termine rapidement ses morceaux de pain imbibés de soupe et se lève pour débarrasser et apporter les desserts. Un yaourt chacun, ça fera bien l'affaire. Ses parents ne sont pas très doués pour faire les courses en ce moment... Pourtant, avant, ils les faisaient toujours ensemble. Tous les mardis soirs, c'était leur rituel. Curieux, non ? Joachim avait souvent été mal à l'aise en les voyant se bécoter dans les rayons comme des adolescents en chaleur. Aujourd'hui, il réalisait avec amertume qu'il regrettait cette époque.
  — Tout de même, je trouve que papa est bizarre en ce moment, insiste-t-il.
  Emma soupire bruyamment en ouvrant son yaourt.
  — Joachim, s'il te plaît, le réprimande-t-elle. Ce n'est pas à toi de juger ce qui est bizarre ou non chez ton père.
Il n'insiste pas. Pourtant, elle sait qu'il doit en avoir gros sur le cœur pour avoir eu l'audace d'aborder le sujet à deux reprises. Ce n'est pas son genre. Mais là, ce soir, elle n'est vraiment pas d'humeur à discuter de ça. Pour être honnête, ce soir ou plus tard, elle n'est pas du tout d'humeur à aborder ce sujet-là avec son fils. D'autant plus qu'elle ne saurait même pas quoi lui répondre. Oui, Axel est "bizarre" en ce moment. Oui, il a changé. Oui, il est différent. Et oui, c'est en partie de sa faute. Des souvenirs de ce jour-là lui sautent à la gorge. C'est incroyable comme c'est difficile d'annoncer à son époux que sa fille est morte. Un peu comme ce soir, il n'avait pas été fichu de répondre à son téléphone portable pour qu'ils apprennent la nouvelle tous les deux ensemble. Les voilà qui s'étaient retrouvés séparés par trente kilomètres et un monde entier de dévastation intérieure. Emma avait été reçue toute seule par les médecins. Emma avait appris toute seule qu'elle ne reverrait plus jamais sa petite princesse. Et quand Emma avait suffisamment émergé du champ de ruines qu'était devenue son âme, elle avait pris sa voiture, incapable de rester en place plus longtemps, et s'était dirigée à toute allure vers leur maison. Elle y avait trouvé Axel qui se préparait à toute vitesse pour venir à l'hôpital. En la voyant débarquer, il avait fait une drôle de tête.
  — Je sais, je suis en retard, je suis désolé, avait-il dit avec empressement. Ce fichu réveil... où est la petite ? Tu as vu les médecins ? Qu'est-ce...
  Emma l'avait repoussé dans le salon et avait claqué la porte. Joachim n'était pas là, mais elle ne voulait pas que leur conversation s'entende dehors. Les petites maisons de bourg ont cet inconvénient d'être particulièrement collées les unes aux autres. Elle lui avait attrapé le bras et l'avait pressé de toutes ses forces. Puis elle avait plongé dans ses yeux bleus.
  — Tout est terminé. Elle est morte. Marie est morte.
  Il y avait eu un grand silence. Un étonnant silence. Axel n'avait pas pleuré. Du moins, pas devant elle. Ils avaient appris cela le matin et le soir-même, ils choisissaient déjà le cercueil de leur fille dans un foutu catalogue de pompes funèbres. Emma ne s'expliquait pas exactement pourquoi, mais ce catalogue vantant les mérites et les qualités de telle ou telle boîte mortuaire lui fichait encore des nausées tenaces. C'est après que la colère était montée. Le lendemain, lorsqu'elle s'était mis en tête de ranger les affaires de la petite. Elle avait ouvert l'armoire et commencé à entasser dans un carton qu'elle avait déniché elle ne savait même plus où. Puis en s'apercevant que le carton était trop petit pour tout contenir, elle avait été prise d'une rage folle et s'était mise à balancer les affaires par terre. Sans doute avait-elle crié parce qu'Axel était entré dans la chambre, affolé. Il l'avait attrapée par les mains pour la stopper.
  — Emma ! avait-il crié à son tour. Mais qu'est-ce que tu fais ?
  — Je range, ça ne se voit pas ?
  — Mais enfin, tu feras ça plus tard ! Marie... enfin, elle n'est même pas enterrée encore...
  Emma avait regardé autour d'elle. Ses jouets étaient encore éparpillés, son lit était défait... C'était quand la dernière fois qu'elle y avait dormi ? Comme un zombi, elle avait titubé jusqu'au lit d'enfant et s'était saisi de l'oreiller qu'elle avait pressé contre son visage pour essayer de percevoir l'odeur de sa fille. Elle était tombée à genoux. Axel s'était précipité vers elle.
  — Allons, on va ranger tout ça, on prendra le temps de trier plus tard.
  — Non, avait-elle soufflé. Il faut que ça disparaisse. Je ne veux plus jamais d'autre enfant, je ne veux plus jamais voir une petite robe de toute ma vie, je ne veux plus voir ses affaires dans cette armoire...
  — Emma...
  — Mais tu ne comprends donc rien ? avait-elle hurlé. T'es si con que ça ? Je ne veux plus les voir ces trucs, plus jamais ! Je ne veux plus que cette chambre existe, je ne veux plus...!
  Elle avait suffoqué elle-même devant l'ampleur de sa colère et son époux n'avait su que rester silencieux, comme effrayé.
  — Fous-moi la paix, Axel, avait-elle finalement lâché. Je te hais.
  Elle s'était relevée, avait balancé l'oreiller dans le lit et était sortie.
  Finalement, aujourd'hui, les affaires de Marie étaient toujours rangées dans l'armoire. C'était lui qui les avait rangées. Lui. Axel. Lui qu'elle avait cru incapable d'approcher un vêtement sans se brûler ! Lui qui n'avait jamais plié ou repassé de sa vie. Il avait tout replié, et tout rangé comme c'était avant. Avant ce putain de jour. Mais depuis, il s'était plongé dans le piano tandis qu'elle ruminait sa colère, sa douleur et l'injustice de la vie. Et ils ne s'étaient plus jamais touchés, plus vraiment approchés et avaient encore moins discuté. Ils s'étaient contentés de vivre l'un à côté de l'autre, comme des étrangers en colocation forcée. Et cela lui était tellement douloureux. Elle n'avait remarqué que récemment qu'il buvait beaucoup le soir, qu'il mangeait moins. Ah ça... Ils passaient soudain un budget incroyable dans l'achat d'alcools en tout genre. Mais comme ils ne faisaient plus jamais les courses ensemble...
  Joachim est au lit depuis seulement une demi-heure lorsque le téléphone se met à sonner. Emma s'y précipite et tombe... sur son beau-frère. Elle en aurait hurlé si seulement elle en avait eu la force. Écouter le babillage du frère d'Axel n'a rien de bien sorcier toutefois et étant donné que leurs relations n'ont pas été au beau fixe ces derniers temps, Emma décide de faire un effort. Cela dure une éternité. Une véritable éternité avant qu'elle ne se décide à raccrocher. Quand elle se libère enfin de cet insupportable paltoquet, elle tente pour la énième fois de joindre son mari. Cette fois-ci, elle profite de l'absence de son fils et hurle toute son exaspération dans le répondeur. Puis elle se laisse choir devant son ordinateur. Écrire... Il lui faut écrire à sa fille, ou elle sombrera, c'est certain.

  Les marchands du Temple -- 12 février 2011

  Il y a vraiment des gens qui ne respectent rien ! Et le pire, c'est qu'ils sont tellement idiots qu'ils disent du mal sans même s'en rendre compte ! Et ta mère n'est pas plus fine puisqu'elle supporte sans rien dire avant de râler dans le dos de ces personnes ! Je me maudis des fois ! Je suis écœurée par le comportement de ton oncle et écœuré du mien également. De mon incapacité à réagir, à répondre, à parler, à gueuler ! Pourquoi, pourquoi ai-je passé cinquante-six minutes à écouter les âneries que me servait ton oncle ?! Pourquoi n'ai-je pas au moins inventer une connerie d'excuse bidon pour me défiler ?! Vraiment, je ne comprends pas ! Peut-être imaginais-je qu'il changerait, qu'il accepterait de me parler gentiment ou que le fait qu'il appelle était une invitation à faire la paix... Je me suis bien trompée !

  Je suis désolée ma puce mais je suis vraiment écœurée aujourd'hui. Écœurée de tout. Le week-end dernier, nous avons été au Puy-en-Velay pour essayer de te trouver une statuette de la Vierge Marie. Elle est un peu la sainte patronne de tous les parents désenfantés, de tous les enfants morts trop tôt, de toutes les mères qui pleurent leur enfant... Et je me sens proche d'elle depuis que tu es partie. Je voulais qu'elle t'accompagne sur ta tombe. Oh bien sûr, je sais qu'il n'y a pas besoin d'une grosse statue onéreuse pour ce faire, mais je trouve ta tombe tellement triste... De la terre, de la terre, des cailloux... Et cette petite croix en bois fané... Je suis désolée mon papillon, mais nous n'avons vraiment pas les moyens de mettre deux mille euros dans une stèle en marbre... Bizarrement, nous n'avions pas compté "enterrement de notre fille" dans les plans d'épargne. Comme tout le monde, nous étions tournés vers l'avenir. Comment pouvions-nous savoir que notre avenir serait enterré avant même d'avoir pu éclore ? L'on me dit pourtant que ta tombe est jolie, "fraîche" et qu'il y a beaucoup de douceur et d'amour. Je ne me rends pas compte je crois. Comme on dit : à force d'être dans la forêt, on ne voit plus les arbres. Je suis désolée d'être autant obnubilée par l'entretien de ta tombe alors que franchement, ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est que je pense à toi, que tu reposes en paix, que tu sois bien là où tu es, peu importe où. Malheureusement, pour les gardiens du Temple Chrétien, les valeurs de la Bible semblent s'être depuis longtemps effacées au profit de l'argent. Il est tout-puissant en ce monde, malgré les préceptes de celui qui nous a offert la foi. Et qui nous conduisait vers la simplicité d'une vie sans artifice. Alors voilà ma puce... tu n'as qu'une petite vierge d'à peine dix centimètres... Mais c'est déjà ça. Le reste était beaucoup trop cher pour nos portes-monnaies déjà bien anorexiques. J'ai également vu de grands anges qui auraient été tellement beaux sur ta tombe pour la décorer un peu et exprimer ta pureté d'enfant partit trop tôt. Mais à cinquante euros l'ange, je ne pouvais pas me le permettre. Tout ce business autour des morts me dégoûte ! C'est vraiment immoral de faire trinquer les gens à ce point-là. On sait que de tout temps et quoiqu'il arrive, les gens naîtront et mourront. Alors autant faire monter les prix puisqu'on est sûr qu'ils achèteront. C'est juste odieux... et écœurant !

  Et puis bon... ton oncle qui me sort que les médecins ont perdu leur temps avec toi, qu'ils auraient pu consacrer ce temps-là à quelqu'un qui avait « plus de chances » ! Mais c'est ahurissant de dire des choses pareilles ! C'est juste ignoble ! Et de me le dire à moi, ta maman, à moi qui t'ai vue te battre et perdre... mourir... Je le déteste ! J'aimerais bien lui demander, selon lui, combien de temps les médecins devraient accorder à la vie de son fils ! Croit-il donc qu'il laisserait son enfant mourir dans l'indifférence la plus totale ?! Croit-il donc qu'il accepterait que tout n'ait pas été tenté pour le sauver ? Les gens ignorent de quoi ils parlent, mais ça ne les empêche pas d'avoir leurs petites opinions pourries ! Et de faire mal par la même occasion. Bande de cons ! Et puis selon lui, on fuit en voulant déménager, et puis le fait que tu sois née à la maison, ce n'est pas une raison, il fallait y penser avant ! Bien évidemment ! Lui, il pense sans doute à tout. Je suis en colère après cet homme. Je ne supporte pas ce comportement, cela me donne juste envie de vomir.

  Et puis il y a mes parents. Je ne sais trop qu'en penser. Je me sens désespérément seule en ce moment. Ils sont tous venus en catastrophe à l'annonce du décès de ce bébé qu'ils n'avaient ni connu ni désiré. Ils ont pleuré quand ils ont vu la toute petite boîte qui renfermait ce si petit corps. Ils ont marché vers le cimetière avec nous, ils ont offert des fleurs, comme tout le monde. Et puis ils sont repartis comme ils étaient venus. Trois ans que je n'avais pas vu mon père et voilà qu'il est de nouveau là-bas, que tout est « comme avant ». Mais « comme avant », ça n'existe plus pour moi, et ça n'existera jamais plus. Je crois que je ne reverrai mon père que le jour de son propre enterrement... Parce que s'il faut que j'enterre un de mes enfants pour qu'il daigne se déplacer, alors non merci ! Qu'il y reste dans son coin. Et moi, et bien je n'ai qu'à me convaincre que je ne suis pas vraiment sa fille, ou alors que je comprenne qu'il a d'autres chats à fouetter que de se dire « tiens, je vais aller voir ma fille qui vient de perdre son enfant, comme on s'est toujours bien entendu, ça l'aidera peut-être... » Je peux tout lui pardonner, mais je ne peux pas changer ce qu'il est et il est évident qu'il n'a pas envie de venir. Alors tant pis ! Qu'il y reste !

  Quant à ta grand-mère, je sais qu'elle est très occupée. Mais mince ! Est-ce si compliqué de se rendre compte quand sa fille a besoin d'aide ? Est-ce si compliqué de ne pas me faire sous-entendre que la souffrance d'une de ses copines qui a d'obscurs problèmes de garde avec ses enfants est plus importante que ma souffrance à moi !? Que suis-je donc à leurs yeux ? Se rendent-ils compte de la chance qu'ils ont d'avoir tous leurs enfants autour d'eux ? Faut-il donc qu'ils m'enterrent pour comprendre !? Pourquoi ne se rend-on compte de ce qu'on a que lorsqu'on le perd...?

  C'est officiel, ma puce : tu es morte. Depuis hier, c'est marqué, inscrit, tamponné sur notre livret de famille. Acte de décès numéro sept pour dire que tu t'es éteinte le trente-et-un décembre... Et mes parents seraient-ils au courant ? Non ! Penseraient-ils que j'ai besoin de soutien ? Bien sûr que non ! Mais bon sang ! Des problèmes de garde, ça se règle, ça s'arrange, ce n'est pas inéluctable ! Mais toi, tu es morte, tu ne reviendras pas ! Il ne suffira pas de payer une fortune un avocat pour te revoir. Je ne te reverrai plus jamais ! Le comprennent-ils ces gens ? Alors merde !

  Bon sang ma puce... tant de colère, de rancœur et de douleur que je t'adresse... Mon petit papillon blanc... J'en suis bien désolée. Je me sens de moins en moins à la hauteur. Ce moment du deuil est terrible. Au moins au début, j'avais le droit d'appeler, de parler, de craquer. Mais maintenant, c'est bon. Tout le monde passe à autre chose et personne ne comprend que moi, je ne peux pas encore. Que tu es trop là encore. Je me promène avec un petit fantôme caché au creux de mon coeur et de mon âme. Et je crois que les gens ne comprennent pas que je ne le cache pas. C'est indécent, tu comprends, de parler de la mort dans notre société. Mais à vrai dire, j'en ai rien à foutre ! Leur indécence, ils peuvent se la foutre au cul. Je refuse d'avoir honte de toi. Je refuse de devoir étouffer ma peine pour contenter une société arbitraire. Tu es là. Point.

  Pardon pour tout ça.
Je t'aime. Tu me manques tant.
Rien qu'à toi mon ange...
Maman.

  C'est si facile d'écrire... Cela ne requiert aucun effort particulier. Il lui suffit de laisser courir ses doigts sur le clavier et il fait le reste. Elle a parfois l'impression d'être un pianiste. Elle se laisse emporter par les mots comme Axel se laisse emporter par les notes. Finalement, ils ont chacun leur bulle. Alors pourquoi n'est-elle pas capable de le comprendre ? Et pourquoi lui l'ignore-t-il de la sorte...? Sincèrement, Emma n'a aucune envie de réfléchir à la question ce soir. Elle est fatiguée, lasse, et l'absence d'Axel commence à faire un gros trou dans son cœur meurtri. Elle a peur. Elle le sait, mais elle le refoule aussi loin que possible. Elle s'allonge sur le canapé, espérant réussir à faire un peu le vide, et s'endort ainsi, serrant son portable dans la main.

 

© Marie Nadézda - 2015

 

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