Emma remonte la rue d'un pas soutenu. Elle est un peu en retard et cela l'agace suffisamment pour la déstabiliser. En même temps, il n'en faut pas des montagnes pour déstabiliser Emma. Pour être honnête, il suffit que le vent souffle un peu fort et elle s'envole comme une feuille d'automne... Tout en ayant parfaitement conscience de cette faiblesse, elle ne fait rien pour y remédier. Trop de lutte autour. Elle sait parfaitement où se situe la maison et pourtant, elle a une hésitation au moment de franchir les grandes portes. C'est son village, elle est à deux pas de chez elle, que craint-elle ? Mystère. Mais les gens autour lui semblent soudain complètement étrangers. C'est à peine si elle dit bonjour au voisin qui est en train de laver sa voiture à la fontaine... Elle se dit que les gens vont savoir où elle est allée et à quelle heure. Elle n'aime pas qu'on la voit. Elle se sent vulnérable. Reprends-toi, Emma ! Elle passe les portes et parcourt une grande cour dont les pavés grossièrement posés se font progressivement étouffer par une mauvaise herbe noircie par le gel. Un marronnier trône au milieu des pavés. Deux voitures sont garées sous l'ombre des branches. Elle hésite encore. Elle a ralenti l'allure et guette. Il ne manquerait plus qu'elle ait mal compris, qu'elle se soit trompée d'endroit, qu'elle tombe sur des gens qu'elle ne connaît absolument pas. Ose un peu ! Elle s'approche. Des voix de femmes, c'est bon signe. Elles discutent, mais Emma ne perçoit pas leurs paroles. Seulement leurs rires. Elle finit par se retrouver au pied d'un escalier de grosses pierres taillées et, levant les yeux, elle aperçoit son amie.
  — Salut Liliane ! lance-t-elle, enfin soulagée.
  Elle monte les marches sans oser poser la main sur les rambardes rouillées qui semblent dater du Haut Moyen-Âge... Elle n'a pas terminé son ascension que Liliane lui fait la bise, manifestement excitée par ce qui les attend.
  — Salut Emma ! Ça va ?
  Emma acquiesce, un peu intimidée. Elle se tourne poliment vers les deux autres femmes et tente un sourire. Emma ne sait pas bien sourire, surtout aux inconnus. Mais qu'importe, elle essaie toujours.
  — Je suis Julie, se présente une jeune femme blonde fine comme un fil de fer.
  Elle a la voix de quelqu'un qui fume et boit régulièrement et elle est visiblement assez extravertie. Elle lui fait la bise avec une certaine fougue. Il n'en faut pas plus pour clouer Emma sur place.
  — Emma, murmure-t-elle alors en guise de présentation. Une... une amie de Liliane.
  Emma a toujours le pied sur la dernière marche, elle n'a même pas encore réussi à atteindre la terrasse qu'elle se voit confrontée à la dernière des trois femmes. Dire bonjour, se présenter, après ce sera fait. Elle se tourne vers cette femme. Les cheveux lâchés, retombant doucement sur ses épaules, elle porte un corsage blanc léger et une robe en jean. Elle a des petites rides sur le visage et ses cheveux ont une teinte grisonnante qui lui va fort bien. Autour de son cou, un pendentif, lourd, en métal, qui représente un arbre doté de multiples ramures.
  — Finis donc d'arriver, lui dit-elle en souriant doucement.
  Emma sourit pour de vrai cette fois et termine de monter cette dernière marche.
  — Je suis Flavie, lui dit la femme. C'est moi qui vais mener la séance.
  — D'accord ! répond Emma avant de se trouver complètement stupide.
  Comme si elle avait à être d'accord avec quoi que ce soit ! Emma a reçu un message de Liliane ce matin sur Facebook. Celle-ci, enthousiaste, l'invitait, elle et d'autres copines, à venir participer à une séance de méditations et de rituels féminins. Elle en avait entendu parlé à maintes reprises et toutes les femmes qui y avaient participé en étaient ressorties ravies. Emma n'est pas très ésotérisme, ni très méditation. Mais proposé par Liliane et se déroulant à deux pas de chez elle, elle ne sait comment refuser. Est-il vraiment trop tard pour faire demi-tour ? Liliane fait un geste vers la maison.
  — Allez-y, n'hésitez pas ! Il ne fait pas très chaud à l'intérieur, mais on a mis le chauffage.
  La maison est vieille, toute en pierres, comme la plupart des maisons de ce village. Elle est curieusement bâtie. Les fenêtres sont basses et les carreaux ternes semblent avoir vu défiler un nombre incalculable de saisons. La porte est en bois et à l'intérieur, la cuisine et le salon ne font qu'une seule et vaste pièce. Emma s'avance, pose son sac. Elle l'ouvre tandis que les autres femmes s'affairent qui à rassembler tel truc, qui à préparer telle chose. Emma hésite encore. Elle trifouille dans son sac, feignant de chercher quelque chose pendant qu'elle réfléchit à ce qu'elle va faire. Comment diable partir sans paraître impolie ? Maintenant qu'elle est là... Les autres femmes ont l'air beaucoup plus à l'aise. Finalement, elle sort son téléphone, le déverrouille et en coupe la sonnerie. Cela lui occupe les mains, mais pas suffisamment longtemps à son goût.

  Finalement, les trois femmes se dirigent comme une seule vers un grand tapis étendu au sol. Emma les suit au plus vite. Des coussins sont disposés ça et là, entourant un pot contenant du muguet. La jeune femme fait la moue. Elle déteste le muguet. Toutefois, elle préfère taire ses réticences. Il ne manquerait plus qu'elle se fasse remarquer en plus. Julie, la femme à la voix éraillée, s'installe tout au fond. Emma prend place dans le renfoncement du mur. Flavie et Liliane se mettent devant. Ainsi posées, elles forment une sorte de cercle, toutes les quatre. Flavie allume les bougies – une au centre et une pour chaque femme – puis verse de l'eau dans quatre bols et enfin, du sel dans quatre autres. Emma la regarde faire, tentant de ne penser à rien. Pas facile... Son fils est parti jouer avec un copain et il n'était toujours pas rentré quand elle est partie. Mais Axel va bien gérer ça... Il le faudra bien... Il n'est vraiment plus temps de partir de toute façon, se résigne-t-elle. Julie bouge à côté. Elle essaie de caler un coussin qu'elle ne trouve pas assez douillet sous ses fesses. Flavie, patiente, lui en propose un autre dans un sourire calme. Julie l'essaye, se cale et semble être satisfaite. Mais quelques instants plus tard, elle opte finalement pour le canapé en cuir beige usé qui colle le mur nu.
  — Je m'éloigne de vous, mais ce canapé me fait de l'œil ! dit-elle en rigolant.
  Emma ne dit rien. Elle n'a même pas songé à s'asseoir sur un coussin à vrai dire et maintenant qu'elle est posée, elle n'ose pas bouger pour en réclamer un. Ce n'est pas grave, le tapis est moelleux... Emma s'attarde à regarder ses compagnes du moment. Julie est habillée en sarouel et tunique ample et vaporeuse et porte des chaussures légères malgré le temps froid. Liliane est en leggings et robe en coton bio et porte des bottes en cuir. Emma se sent rougir. Elle ne porte qu'un vieux jean élimé et un t-shirt vert kaki... De plus, comme à son habitude quand elle n'est pas à l'aise, elle a tenté de dissimuler ses cheveux, d'une blancheur précoce et souvent déconcertante pour les gens qui ne la connaissent pas, sous un chignon bien serré. Toutes les autres femmes semblent, elles, considérer que leurs cheveux ne doivent être domptés en aucune manière et Emma a l'impression de faire tâche dans le paysage...
  — Choisis ta bougie, Emma, l'interpelle doucement Flavie.
  Emma baisse les yeux sur une série de petites bougies posées sur le tapis. Plusieurs couleurs sont représentées et sans réfléchir pour éviter une indécision laborieuse, elle se saisit d'une blanche. Neutre, fade, qui ne se fait pas remarquer... Comme moi... Elle la pose devant elle et attend patiemment. Les autres choisissent leurs bougies. Emma s'aperçoit alors qu'il y avait des rouges, des oranges, des vertes... Tant de couleurs finalement qu'elle aurait pu choisir. Le rouge n'est pas sa couleur de prédilection en ce moment, mais la orange ou la verte...
  Enfin, tout semble en place. Flavie esquisse un sourire en posant ses yeux sur chaque femme présente. Elle s'est assise en tailleur, comme tout le monde. Emma est soulagée d'être à l'aise dans cette position. C'est bien la seule chose qu'elle a l'impression d'avoir en commun avec ces nanas.
  — Nous pouvons commencer ? demande Flavie.
  — Oui, répondent spontanément Liliane et Julie.
  Emma s'est contentée d'un vague hochement de tête. Aller, pas de panique, ça ne va pas durer longtemps ! « Je vous invite à fermer les yeux », lance dans un murmure envoûtant la voix de Flavie. Emma, angoissée, jette un coup d'œil aux autres filles. Liliane et Julie n'hésitent pas une seconde et le regard inquisiteur de Flavie la met immédiatement mal à l'aise. Fermer les yeux ! Merde ! Inspirant un grand coup, Emma se force à clore ses paupières. Tout devient alors d'une puissance irréelle. Les bruits des oiseaux qui pépient gaiement dans les arbres. Le vent qui agite les branches du marronnier dans la cour. Il y a même un voisin au loin qui fait des travaux et les klonk klonk de son marteau son rapidement insupportables. « Vous allez entrer à l'intérieur de vous-même », chantonne la voix de Flavie.
  Emma plisse les paupières afin de garder les yeux clos. Elle a l'impression d'être perdue, lâchée dans un désert aveugle, sans repère ni main secourable. En plus, le portail à l'entrée est grand ouvert, n'importe qui peut venir ! N'importe qui peut les voir ainsi, comme des sorcières, en train de faire cette espèce de sabbat étrange, déroutant, dérangeant. Lâche la sorcière qui est en toi ! se lance Emma en riant intérieurement. De l'ironie, il ne manquait plus que ça ! Si sa voix intérieure se met à faire de l'ironie... Emma se détourne des fenêtres tant bien que mal et continue de plisser les paupières pour les garder closes. « Vous allez descendre jusque dans votre utérus », continue Flavie. Cette fois, Emma a vraiment envie de rire. Descendre jusque dans l'utérus...? Elle s'imagine en Jiminy Criquet, en train de parcourir son propre corps pour atteindre son utérus ! Ne pas rire, ne pas rire, ne pas rire ! Pourquoi j'ai accepté ça ?! Ah oui ! Je suis folle ! « Vous allez descendre encore plus bas et prendre conscience de votre poids sur le coussin » Ou le tapis... Emma se mord la lèvre pour s'empêcher de rire. Ses lèvres tressaillent bêtement et comme Flavie a gardé les yeux ouverts, elle craint de se faire surprendre en flagrant délit d'incrédulité. Pour tenter de désamorcer son mal-être, Emma étudie intérieurement la position qu'elle a prise.
  Assise en tailleur, ça d'accord. Mais elle a gardé les mains jointes devant elle. Récemment, elle s'est renseignée sur les postures spontanément adoptées par les êtres humains. Celles-ci signifient toujours quelque chose. Ainsi, quelqu'un qui croise les bras se ferme à toute connexion avec l'autre. Quelqu'un qui, au contraire, a les bras le long du corps, est très réceptif. Emma sait parfaitement pourquoi elle a croisé les mains de la sorte. Elle interdit à quiconque d'entrer en contact avec elle et ce de quelque manière que ce soit. Je ne suis pas réceptive, je ne veux pas de vous, je ne sais pas faire confiance ! semble hurler son corps. Elle se dit qu'elle devrait sans doute décroiser les mains et poser ses bras sur ses genoux repliés. Mais rien à faire, ses mains restent figées. Ses doigts sont comme collés les uns aux autres. « Vous ressentez comme des racines qui s'enfoncent dans le sol. Ce sont vos racines... » Emma tente de visualiser les racines. Curieusement, c'est quelque chose qui lui est assez facile. Elle s'imagine enracinée à une terre nourricière et douce et cela l'apaise curieusement. Ses paupières ne tremblent presque plus tandis qu'elle commence à se détendre un peu. Elle a toujours cette sensation de jouer un rôle, mais au moins y parvient-elle avec un peu plus de crédibilité qu'il y a encore cinq minutes.
  La séance de méditation est longue et presque ennuyeuse. Emma n'est pas si maladroite quant à la visualisation, mais le temps imparti entre chaque phrase est trop long et ses pensées divaguent inévitablement. Impossible de mettre ce fichu cerveau sur pause même le temps d'une expérience ésotérique comme celle-ci ! Elle pense à son fils, elle pense à son mari, elle pense à son entretien à la banque demain... Elle pense à sa mère et à la colère qu'elle nourrit à son égard depuis quelques jours. Et finalement, en lieu et place de méditation, elle se retrouve à devoir gérer un nombre incroyable d'émotions dont elle ne soupçonnait même pas l'existence.
La voix de Flavie a fini par s'estomper. Cela fait sans doute une demi-heure qu'elle ne parle plus et elle n'a toujours pas sonné la fin de la méditation. Emma s’ankylose, mais oserait-elle bouger...? Elle entend sa propre respiration et cela lui est désagréable. Elle a l'impression que tout le monde n'entend qu'elle.
  Des bruits de pas lui parviennent. Quelqu'un monte les escaliers, quelqu'un marche sur la terrasse. Terrorisée à l'idée que le facteur puisse tomber sur elles, Emma entrouvre un œil. Elle se retrouve éblouie par le soleil de fin de journée et se rend compte que toutes les femmes du cercle ont gardé les yeux fermés. Avisant les fenêtres, elle n'aperçoit personne, aussi referme-t-elle les yeux ni vu ni connu. Lorsque enfin le bruit des cymbales retentit, Emma sursaute et tente de rouvrir les yeux doucement. Elle se sent fatiguée, comme tirée d'un sommeil artificiel. Ses yeux ont du mal à se réhabituer à la lumière. Tout le monde se met à s'agiter un peu, à commencer par Julie. Elle redescend de son canapé pour venir s'asseoir sur le tapis. Elle est évidemment la première à parler.
  — Je me sens shootée ! s'amuse-t-elle d'une voix un peu éraillée.
Tiens, c'est vrai, réalise Emma. Elle aussi se sent décalée, lente, et complètement ailleurs. C'est une sensation à la fois gênante et enivrante.
  — Ça a été ? demande Flavie.
  — Très bien, répond Liliane tandis qu'Emma se contente d'un hochement de tête.
  Elle a trouvé ça beaucoup trop long et elle a du mal à se départir de cette sensation de planer un peu au-dessus de tout. Elle espère que personne ne remarquera rien tout en ne souhaitant pas un seul instant redescendre sur Terre. Flavie se lève et attrape deux bâtonnets d'encens qu'elle dispose dans le cercle et allume. La fumée qu'ils dégagent est âcre, amère et douce. La sensation de pesanteur d'Emma s'accentue. Un silence léger se pose sur la pièce. Le bruit de pas qu'Emma avait perçu tantôt revient, l'obligeant à sortir de sa torpeur. Liliane se tourne légèrement.
  — Nous n'avons pas encore tout à fait terminé, chéri, murmure-t-elle.
  Son compagnon se tient dans l'embrasure de la porte, leur bébé de quelques mois dans les bras. Il avise les bâtons d'encens et sort sans demander son reste. Emma se sent soudain mal à l'aise. Cette intrusion a rompu le charme et l'attitude de David la rend soupçonneuse.
  — Il y a quoi dans cet encens ? questionne-t-elle surprise par sa propre audace.
  Flavie lui adresse un sourire enjôleur.
  — Rien qui ne soit pas naturel, lui assure-t-elle comme si cela réglait la question.
  Emma fait la moue.
  — Naturel ne veut pas dire inactif ou sans danger...
  Le regard de Flavie se durcit légèrement. Elle fronce les sourcils. Julie et Liliane ne semblent pas avoir été touchées par la soudaine tension entre les deux femmes. Et merde, j'ai perdu des points ! songe Emma à part elle. Flavie ne répond rien. Elle se contente de se lever dans un frou-frou d'étoffe et ramène dans le cercle un plateau garnit. L'encens continue de brûler et maintenant, Emma en récent un vague écœurement. Elle observe le plateau. Il est en bois brut et doit peser une tonne. Dessus sont disposés quatre bols en bambou remplis d'eau, puis trois assiettes exposent leurs petits gâteaux. Flavie se penche, attrape un bol et le tend à Emma.
  — L'eau est un purificateur, annonce Flavie.
  Emma n'est pas certaine d'apprécier le ton, mais elle accepte tout de même le bol. Chacune d'entre elles en prend un et lorsque Flavie boit le sien, les autres l'imitent. Emma avale son eau. Elle a un arrière goût d'Hépar et la jeune femme se retrouve obligée de contenir un sourire. Enfin, Flavie fait un geste vers les assiettes.
  — Je vous invite à choisir un gâteau chacune. Une plante différente s'est glissée dans chaque assiette. Laissez votre instinct féminin vous guider... Il nous révélera votre Moi profond.
  Emma lâche un petit soupire bref. Quelle absurdité ! Julie choisit l'assiette se trouvant à l'opposé d'elle, Liliane hésite un moment avant d'opter pour l'assiette de droite. Emma, quant à elle, prend le premier gâteau dans la première assiette sans réfléchir à quoi que ce soit d'autre. Flavie a un petit sourire.
  — Mangez-les.
  Emma est de plus en plus mal à l'aise. Que contiennent exactement ces gâteaux ? Les plantes... les gens ont la fâcheuse tendance à croire que les plantes n'ont aucun effet, aucun danger... Ces gens-là devraient croquer dans une digitale pour comprendre que ce n'est pas parce que les choses sont naturelles ou tirées directement de la terre qu'elles sont sans danger ! Prenant sur elle, elle croque dans son gâteau. Il est absolument délicieux. Croquant sur le dessus, fondant à l'intérieur, et laissant un goût sucré exquis sur le palais... Flavie est ravie. Elle se tourne vers Julie, qui a été la première à prendre un gâteau.
  — Julie, tu as pris un gâteau au colza. Tu es impétueuse et forte.
  Julie se rengorge, fière comme un coq. Flavie se tourne vers Liliane.
  — Liliane, tu as pris un gâteau à la rose. Tu es romantique et douce.
  Liliane rougit légèrement. Enfin, Flavie se tourne vers Emma. La dureté de son regard n'a pas totalement disparue.
  — Emma, tu as choisi un gâteau au coquelicot. Tu es sensuelle et féminine.
  Emma s'autorise un sourire. À quoi s'attendait-elle ? Flavie n'allait pas, après avoir complimenté Julie et Liliane, s'amuser à être ostensiblement désagréable avec elle ! Sensuelle et féminine... Le suis-je...? se questionne-t-elle. Elle termine de grignoter son gâteau en songeant que tout ça, c'est vraiment des conneries. Pures et dures ! Axel rira bien lorsqu'elle lui racontera sa soirée. Si elle en a l'opportunité. Tout dépendra de lui... D'ailleurs, quelle heure est-il ? Elle consulte son portable, ignorant le second regard réprobateur de Flavie. Et merde ! Presque vingt-et-une heures ! Elle réprime son envie de les planter-là pour aller rejoindre son homme et son fils. Aucun message ni aucun appel d'Axel sur son portable, mais ça ne veut pas dire que tout va bien. Ils ne cessent de se disputer depuis quelques temps. Pendant qu'Emma s'angoisse pour sa famille, Flavie a eu le temps d'étaler sur le tapis, entre les deux bâtons d'encens consumés, des cartes de tarot.
  — Vous allez tirer chacune une carte. C'est un jeu un peu spécial qui ne concerne que le féminin. Il ne peut être tiré que par des femmes et n'a de sens que pour les femmes.
  Emma fait de nouveau la moue. Le sexisme a plusieurs visages... Et elle a bien l'impression d'en croiser un en cet instant. Liliane est la première à tirer une carte. L'indécise... Elle pince ses lèvres dans un petit sourire en lisant l'intitulé. Flavie sourit et lui parle de la signification de la carte pendant trois plombes. Emma tente de ne pas paraître impatiente. Elle n'a pas le moins du monde envie de se faire lire les lignes de la main et Flavie lui apparaît de plus en plus comme une diseuse de bonne aventure. La méditation, l'encens, les gâteaux aux fleurs et le tarot... Il ne manque plus que les feuilles de thé pour compléter la panoplie. En parlant de feuilles de thé...
  — Quelqu'un veut un peu d'infusion à la menthe ? propose Liliane tandis que Flavie est en train d'expliquer sa carte à Julie.
  Tout le monde acquiesce et Emma de même. Elle apprécie beaucoup Liliane même si elle découvre en cet instant le côté ésotérique de son amie. Elle n'a pas envie de la vexer. Liliane se lève, sort dans le jardin et revient avec une poignée de feuilles de menthe fraîche. Elle fait chauffer un peu d'eau et, après avoir rincé rapidement les feuilles, les laisse tomber dans la théière. Au bout de quelques minutes, Liliane en sert un bol à chacune. Emma le porte à ses lèvres plus dans l'optique d'en finir au plus vite que par gourmandise. Elle perçoit l'odeur fraîche du breuvage et ferme un instant les yeux. Comme c'est agréable. Elle en goûte une gorgée et se sent soudain envahie par une sensation de fraîcheur intense, exquise et délicieuse. Son tour de tirer une carte arrive enfin. Depuis sa remarque sur les ingrédients naturels, Emma sent une drôle d'électricité entre elle et Flavie. Emma se résout à tirer une carte et la retourne rapidement.
  — La rivière rouge, lit-elle.
  Elle lève des yeux interrogateurs vers Flavie qui la regarde avec un étrange sourire. Cela ressemble plus à un rictus qu'à un sourire d'ailleurs.
  — Cette carte symbolise la mort, Emma, révèle-t-elle alors. Dans le cycle menstruel, l'image de la rivière rouge est associée aux menstrues et celles-ci signifient que l'ovule libéré par l'ovaire est mort et ne donnera pas la vie cette fois-ci. Elle est aussi symbole d'espoir et de renaissance. En effet, la rivière rouge donne le départ d'un nouveau cycle porteur d'espoirs et de vie possible. Mais pour ce faire, il faut accepter de laisser partir ce qui est mort...
  Emma est bouche-bée. Elle tient sa carte dans sa main et se rend soudain compte qu'elle tremble légèrement. Laisser partir ce qui est mort... Elle jette un coup d'œil implorant à Liliane, mais celle-ci ne semble pas saisir l'ampleur de son malaise. Laisser partir ce qui est mort. Emma ferme les yeux une fraction de seconde. Cela suffit. Le sang, les énormes tubes de sang, le cœur qui ne bat plus, son visage livide, son si petit visage... Lorsqu'elle rouvre les yeux, elle laisse échapper la carte qui vient tomber sur le tapis face contre terre. Puis elle se lève un peu précipitamment.
  — Il faut que j'y aille, annonce-t-elle. Il est tard et j'ai dit à Axel que ça ne durerait pas plus d'une petite heure.
  — Oh c'est vrai, il est tard ! semble réaliser soudain Liliane tandis que le rictus de Flavie s'est accentué.
  Emma rassemble ses affaires puis dans un geste fébrile, elle fait un signe de main à tout le monde, ravie d'éviter le contact physique de la bise rituelle.
  — Désolée de me sauver si vite, mais j'ai peur qu'Axel soit dépassé ! sourit-elle.
  — Ah ces hommes ! commente Julie.
  Emma est ravie, cela leur donnera sans doute un sujet de conversation une fois qu'elle sera partie et ça évitera qu'elles se questionnent sur son départ précipité. Elle sort de la maison et respire l'air du soir qui tombe. Elle se sent soulagée d'être partie ! Dehors, l'air est si bon, si frais, si doux. Elle a la sensation d'être dégrisée, comme si elle avait plongé la tête dans un seau d'eau glacé après avoir trop bu. L'encens dans la maison rendait l'atmosphère suffocante et Emma est bien contente d'avoir retrouvé un semblant de normalité. Ces histoires, c'est du bidon ! Des cartes de tarot spéciales féminité ! Il ne manquait plus que ça ! Et des « spéciales masculin », il y en a ? Emma sourit toute seule en marchant vers sa maison. Quelle idiotie ! La prochaine fois, elle n'hésitera pas à dire non à Liliane. Suffira qu'elle prétende un rendez-vous, une fatigue, un problème quelconque et le tour sera joué !
  Alors qu'elle approche de chez elle, elle entend les notes du piano inonder la rue. Son sourire sa fane instantanément. La musique est lente, calme et triste. Triste à en pleurer. Triste à en crever... La grande porte-fenêtre est entre-ouverte malgré le froid, et laisse sortir la mélodie qui envahit la rue. Aucun voisin n'est jamais venu se plaindre, heureusement. Elle ouvre la porte et grimpe l'escaliers. Dans le salon, la musique prend toute la place. Il est là, derrière le piano, les yeux fermés et il joue dans sa bulle. Emma s'arrête un instant pour le contempler. Il porte un jean noir et une chemise blanche négligemment ouverte au niveau du col. Ses cheveux sont un peu longs mais cela lui va bien. Il a l'air si malheureux pourtant... Un verre est posé sur la petite table à côté du tabouret. Emma fronce le nez, mécontente.
  — Joa est rentré ? l'alpague-t-elle.
  Axel met quelques instants avant de s'interrompre, puis il relève les yeux vers elle.
  — Il est rentré, oui. Avec trente-cinq minutes de retard sur l'horaire que tu lui avais donné. Il est puni de sorties jusqu'au week-end prochain.
  Bien ! Il fait des progrès.
  — Vous avez mangé ?
  — Joachim a mangé et il est couché. Il doit encore être en train de bouquiner, tu sais comment il est.
  Emma acquiesce. Elle sait, oui. Joa n'a que douze ans, mais c'est déjà un ado. Et s'il partageait la passion de son père pour la musique jusque récemment, il s'est finalement plongé dans des thrillers à longueur de temps. C'est sa façon à lui d'être dans sa bulle... Emma enlève sa veste et pose son sac. Le salon est vaste. Face à elle se trouve le canapé, collé au mur du fond. La table basse est posée juste devant et un tapis occupe le centre de la pièce. Sur les autres murs, des bibliothèques. Sauf le mur de droite. Là se trouvent le bureau d'Emma, avec son ordinateur et un peu plus loin, séparé par la cheminée, le piano d'Axel. Elle s'approche de lui. La tension nerveuse qu'elle ressent habituellement en sa présence s'intensifie. Laisser partir ce qui est mort... Elle chasse cette idée.
  — Et toi, tu as mangé ? questionne-t-elle, devinant aisément la réponse.
  Les yeux d'Axel s'assombrissent légèrement. Ostensiblement, il prend son verre et en bois deux petites gorgées.
  — Je n'ai pas faim.
  Emma soupire. Elle connaît ce scénario, elle sait comment il terminera. Et elle n'a pas du tout envie de se battre ce soir. Surtout si Joa est couché. Une fois dans sa chambre, plongé dans ses bouquins, il faudrait un tremblement de terre pour l'en déloger.
  — Tant pis, alors ! marmonne-t-elle tout de même. Je dînerai seule.
  Elle s'éloigne vers la cuisine tandis que la musique reprend. Emma sert les dents. Ne pourrait-il pas cesser d'être indifférent à tout ? Elle préférerait encore qu'il la haïsse ! Ce n'est pourtant pas si compliqué de haïr quelqu'un. Ni de gueuler un bon coup. Son repas se compose d'une soupe de légumes, quelques pâtes réchauffées et une banane. L'appétit n'est pas son fort ces temps-ci et l'encens l'a barbouillée. Le piano n'a pas cessé dans le salon et juste au-dessus, dans la chambre de son fils, il n'y a pas un bruit. Une famille de morts-vivants, voilà ce que nous sommes, songe-t-elle écœurée.
  Lorsqu'elle revient dans le salon, elle se pose sans se questionner face à son écran d'ordinateur. Elle l'allume et soudain, il y a tant de choses qui s'ouvrent à elle. Internet et ses forums, ses amies virtuelles, de la lecture à n'en plus finir, des histoires drôles, émouvantes ou tristes... Tant de choses sur la toile pour nous distraire de nos petits déboires quotidien, n'est-ce-pas ? Elle commence par laisser un message à ses copinautes. Cela fait un mois maintenant qu'elle le fait quotidiennement. Cela lui fait tellement de bien de se confier, alors qu'ici, elle n'a personne à qui parler. Rien qu'un enfant de douze ans qui veut jouer les durs mais qu'elle doit à tout prix protéger et un amour qui se fane de jour en jour un peu plus. Puis, quand elle n'a vraiment plus rien de futile à faire, elle ouvre son document qui reste constamment en onglet. À toi mon Ange, s'intitule-t-il. Elle laisse courir ses doigts librement sur le clavier.

 

  Tant que tu ne souffres pas... -- 2 février 2011

  Te bercer tous les soirs, te chanter des chansons, sécher tes larmes, te serrer contre moi, sentir ton odeur de lait, écouter ton cœur battre, te voir sourire... Tout ceci m'est aujourd'hui interdit. Si seulement on pouvait m'assurer avec certitude que toi tu ne souffres pas de tout ça. Que là où tu es, tu es bien, que tu ne pleures plus, que tu n'as plus jamais mal, plus jamais peur... Que tu me manques est une chose, que je te manque en est une autre. L'idée que tu puisses souffrir m'est insupportable. Lorsque la mort t'a emportée, j'ai avoué à demi-mot que j'étais soulagée. Il faisait froid ce matin de décembre, si froid... Un nuage de vapeur est sorti de ma bouche lorsque j'ai osé prononcer ces mots et cela m'a glacée... Et pourtant, c'était vrai. J'étais soulagée pour toi, soulagée parce que j'avais tellement peur que tu ais mal, soulagée parce qu'en tant que maman, j'acceptais de souffrir pour que toi tu sois apaisée. Je me fous de souffrir, je fous de sombrer, de tomber, de pleurer... tout ce que je veux, c'est te protéger.
  Tu me manques ma puce... Mais Dieu fasse que je ne te manque pas. Si cruel que cela paraisse, je le souhaite vraiment de toute mon âme. J'aurais tant aimé, tu sais... tant aimé t'emmener au cinéma, te voir grandir, t'engueuler pour une connerie, t'entendre m'appeler "maman"... Mais tout ça n'est que caprices. Je veux t'imaginer endormie sur un petit nuage le sourire aux lèvres. Avec moi ou non... étant donné que je ne changerais pas ce qui est, je voudrais au moins avoir l'honneur de porter ta douleur.
  Je t'aime, je t'aimerai toute ma vie.
  À toi mon ange...
  Maman.

 

  La musique ne s'est pas arrêtée. Comment diable peut-il jouer durant des heures comme ça ? Comment tient-il ? Oh il y a bien des pauses, des blancs. Au fur et à mesure que la soirée avance, ces pauses sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues. Mais il reste toujours derrière son clavier et ne sort jamais vraiment de cette étrange bulle qu'il s'est construit. Emma relève les yeux vers lui. Il joue plus lentement, ses gestes sont moins précis. Elle se lève et sans bien comprendre pourquoi, s'approche de lui. Il finit par relever les yeux à son tour, figeant ses doigts au-dessus des touches. Le piano soudain muet vibre encore des heures de musique passées. Le silence dans le salon en est presque violent. Lui aussi est surpris.
  — Tu... as besoin de quelque chose ? demande-t-il.
  — Pas spécialement, non.
  Axel se redresse et pose ses mains sur ses cuisses. C'est comme s'il devait les dompter. Elles voleraient vers le clavier s'il n'y prenait pas garde. Mais là, ce n'est sans doute pas le moment. Il fronce les sourcils.
  — Tu veux me raconter ta soirée ? questionne-t-il.
  — Pas spécialement.
  Emma se sent gourde et cette fois, Axel laisse tomber. Il se remet à jouer mais rapidement, deux fausses notes viennent semer la discorde dans l'harmonie musicale du salon. Il s'arrête et soupire.
  — Emma..., râle-t-il. Qu'est-ce que tu veux ?
  — Je l'ignore, avoue-t-elle. Et toi, tu n'as rien à me raconter ?
  — Pas spécialement.
  Il a pincé les lèvres, mécontent. Elle sait qu'elle le dérange mais elle ressent le besoin d'être là. Pourquoi ? Pourquoi ce soir alors que tous les autres soirs depuis ce putain de jour, ils n'ont rien eu à se dire et s'en sont parfaitement contentés... Elle-même ne sait pas ce qu'elle veut et cela la déstabilise.
  — Il est tard, finit-elle par lâcher. Tu ne travailles pas demain ?
  Il hausse les épaules.
  — Si, pourquoi ? Tu t'inquiètes de l'heure à laquelle je me couche maintenant ?
  — On ne peut pas arrêter ce jeu du chat et de la souris ? lâche Emma. Il y a des choses dont il faudrait que nous parlions.
  Axel a serré les poings sur ses cuisses.
  — Ce n'est pas moi qui t'ai rejetée, lui rappelle-t-il d'une voix lourde de colère.
  — Pour l'amour du ciel, Axel, je ne t'ai pas rejeté ! s'emporte Emma. J'étais malade de chagrin... J'ai mal ! J'ai mal en permanence, mais ça, je me demande si tu peux le comprendre !
  — Ça va, on le sait que je suis un insensible !
  Axel engloutit ce qui reste de son verre et le repose violemment sur la petite table. Emma n'a même plus la force de protester. Elle a pourtant envie de lui hurler qu'elle n'a jamais dit ça, qu'il déforme tout et qu'il est complètement con. Axel se lève et s'étire, puis il se dirige vers la fenêtre d'un pas mal assuré. Combien de verres a-t-il bu ? songe Emma tandis que l'étau de l'angoisse se resserre sur son cœur meurtri. Son époux referme le battant de la fenêtre puis descend les volets roulants sur la nuit qui est à présent tout à fait tombée. Enfin, il se laisse choir sur le canapé qui émet un grincement contrarié. Ses doigts tremblants tentent de défaire les boutons de sa chemise. Emma sent une bouffée de pitié l'envahir et sans savoir comment ni pourquoi, elle s'agenouille devant lui. Elle écarte ses doigts dont les mouvements désorientés sont totalement inutiles puis lui déboutonne elle-même sa chemise. Il se laisse faire, manifestement intrigué. Lorsqu'elle arrive au bout, elle l'aide à retirer les manches puis pose le vêtement sur la table basse. Comment arrive-t-elle encore à le trouver beau...? Il a les yeux voilés, noyés. Ses beaux yeux bleus... Quel gâchis ! Tandis qu'elle s'apprête à se relever, il l'attrape soudain par la main et l'attire vers lui.
  — Pourquoi tu fais ça ce soir ? murmure-t-il d'une voix rauque.
  Emma hausse les épaules.
  — Je ne sais pas, répond-elle sincèrement.
  Pourquoi se penche-t-elle sur lui ce soir ? Pourquoi s'inquiète-t-elle de ce qu'il a mangé ou bu ? D'ordinaire, cela ne l'inquiète que si Joa est dans le coin et risque de voir son père en pleine dépravation, mais là...? Elle revoit le regard inquisiteur de Flavie, ses yeux si froids après sa remarque sur les plantes... Elle se revoit tenter de juguler son envie de rire durant la séance de méditation. Et puis cette carte... La rivière rouge. Tout ce sang, tout ce sang...
  — Emma, tu pleures...
  Il passe sa main sur la joue de la jeune femme, essuyant le sillon laissé par les larmes. Sitôt, d'autres en tracent un nouveau. Emma se laisse aller à cette douceur, éprouvant la chaleur de sa paume. Elle a toujours aimé ses mains. Il tremble un peu, il est chaud. Il l'attire sans qu'elle comprenne pourquoi et elle ne sait que lutter contre cette sensation. Non ! Elle ne veut plus de lui. Il la rebute totalement, il n'exprime rien, ne fait rien, il a tué lui-même leur amour en renonçant à tout sentiment lors de ce putain de jour.
  — Il s'est passé quelque chose ce soir ? questionne-t-il encore.
  Ses yeux son inquiets. C'est touchant, songe Emma. Il la touche ! Il faut qu'elle s'éloigne, il faut qu'elle arrête tout de suite. Ce n'est pas possible. Elle ne veut pas ça. Elle secoue la tête, baissant les yeux.
  — Rien de particulier, souffle-t-elle. Marie me manque, c'est tout.
  Axel ne dit rien. Il se contente de la serrer contre lui. Et elle, de s'y laisser aller. Juste une fois, juste un soir. Ça ne change rien, se persuade-t-elle. Rien du tout. Je suis fatiguée, c'est tout. Elle en est presque à oublier pourquoi elle a tant besoin de le haïr lorsque, sans qu'elle s'y attende le moins du monde, il colle ses lèvres aux siennes dans ce qui ressemble à un baiser d'amoureux. Emma est parcourue d'un drôle de frisson. Cela fait combien de temps qu'ils ne se sont pas embrassés de la sorte ? Elle ferme les yeux, tentant de faire abstraction du goût amer de l'alcool. Peine perdue. L'écœurement reprend le dessus. Elle se détache de lui et le repousse violemment. Axel manque de basculer en arrière. Il la regarde sans comprendre.
  — Tu es saoul, lui reproche-t-elle en se relevant. Et j'ai horreur de t'embrasser lorsque tu as bu.
  — Arrête, je n'ai bu que quelques verres...
  — Axel..., soupire-t-elle. Depuis combien de temps joues-tu à ce petit jeu ? Depuis combien de temps les bouteilles prennent le pas sur la nourriture, sur Joa, sur moi...?
  Le visage d'Axel s'est durci. Emma sent bien qu'elle a touché le point sensible. Et bien bonne nouvelle ! Elle va peut-être déclencher quelque chose, pour une fois !
  — Joachim a toujours été ma priorité, rétorque-t-il. Et toi... je t'ai toujours aimée, Emma, c'est toi qui m'as tourné le dos.
  — Tu vas me le reprocher dix ans ?!
  — Ça ne fait pas dix ans, ça fait un mois...
  — Zut ! lâche-t-elle en tournant les talons et en se dirigeant à grandes enjambées vers la porte menant à l'étage.
  Elle l'ouvre et, juste avant de monter, la voilà prise d'une hésitation stupide. Elle a mal au cœur. Ce n'est pas vraiment dû à l'encens et elle le sait. Elle a mal depuis un mois maintenant. C'est parfois si violent... Elle crispe sa main sur la poignée. Elle aurait pourtant besoin de se blottir contre lui, de l'aimer, de se perdre en lui pour ne plus penser à rien. Elle aurait besoin d'avoir quelqu'un sur qui se reposer. Quelqu'un à qui elle pourrait tout confier. Ses peines, ses joies – en a-t-elle encore d'ailleurs ? – ses espoirs, ses craintes... Il y a encore un mois, il était précisément cette personne-là. Mais maintenant... Elle se retourne vers lui. Il est fatigué et las. Elle sait qu'il va allumer la télé et se laisser bercer par elle jusqu'à ce que le sommeil doucereux de l'alcool l'envahisse et le conduise bon gré mal gré au jour suivant. Et elle le déteste pour cette passivité. Elle, ce seront ses larmes qui finiront par l'achever. Comme tous les soirs.
  — Regarde-toi ! jette-t-elle, glaciale. Tu ressembles à un ivrogne... Tu es... tu...
  Pourquoi est-ce si dur de le lui dire ? Elle réprime à grand-peine un sanglot.
  — Tu me dégoûtes !
  Elle claque la porte dans un geste théâtral, espérant ne pas avoir réveillé Joachim. Elle n'est même pas certaine de penser ce qu'elle vient de lui dire. Elle n'est même pas sûre de ne pas avoir été gratuitement méchante. Mais elle ne sait tellement plus comment réagir... Elle n'en peut plus. Elle monte pesamment les marches, réprimant l'envie d'aller le rejoindre et de se jeter dans ses bras. Dans sa chambre, Joachim dort à poings fermés. Elle éteint sa lumière puis referme doucement la porte. Machinalement, elle jette un œil à la porte de la seconde chambre d'enfant. Les lettres Marie sont peintes en rose sur la porte. Depuis combien de temps n'y suis-je pas entrée ? songe-t-elle. La main tremblante, elle ouvre. Rien n'a changé. Le petit lit, l'étagère, la commode, le fauteuil... Ses jouets tels qu'elle les a laissés. Les rideaux blancs brodés de papillons s'envolant vers le ciel s'agitent doucement. Le cœur d'Emma s'accélère. D'où peut venir le courant d'air qui les fait bouger ? Elle regarde plus attentivement. Non, la fenêtre est bien fermée pourtant. Le radiateur ne tourne pas. Il n'y a rien de particulier. Rien n'a changé. Le parquet grince toujours aux mêmes endroits... Pourtant, Emma ne se sent pas bien. Un frisson la parcourt et, bêtement, elle se précipite hors de la chambre et en referme la porte en un geste vif. Elle reste là, un instant, pantelante. Puis elle se reprend. Quelle idiote, décidément !
  Cinq minutes plus tard, elle est changée, elle s'est brossé les dents et elle est allongée dans sa chambre, sur son lit. Un grand lit vide et froid rien que pour elle... Elle étreint avec force et passion le doudou de sa fille. Trente-troisième jour sans toi, ma chérie... et je ne sais toujours pas si je vais pouvoir te survivre...

 

© Marie Nadézda - 2015

 

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