À toi mon Ange

15 juin 2015

À toi mon Ange

Il est des choses sur lesquelles il semble parfois difficile d'écrire. La douleur, la mort, la maladie, sont des éléments incontournables de nos vies et pourtant, on peut dire que pour la plupart d'entre nous, nous passons notre temps à tenter de les éviter. Dans mon cas, tout a commencé là. 

 

Je vais livrer ici, jour après jour, les chapitres d'une histoire qui s'intitule À toi mon Ange.

 

Il s'agit d'une histoire romancée inspirée d'un vécu réel.

 

À toi mon Ange était à la base un journal intime dans lequel je me livrais jour après jour à ma fille disparue. Les messages étaient fréquents, parfois lourds et redondants, parfois plus optimistes et agréables. Je n'ai voulu en transmettre qu'une petite partie, et construire tout autour l'histoire d'une famille de mutilés anonymes, comme la mienne. Parfois égarés de douleur, avançant tant bien que mal dans une vie qui leur semble tout à la fois trop vaste et trop étriquée, Emma, Axel et Joachim vous emmènent dans les méandres d'un deuil dont la société parle si peu : celui d'un enfant. Je transmets évidemment beaucoup de choses de mon vécu personnel à travers ces lignes, aussi vous demanderais-je un rien d'indulgence quand vous les lirez, même si j'accepte toujours avec beaucoup d'intérêt les critiques et les remarques, ainsi que les compliments !

 

Je vous souhaite une bonne lecture !

 

Marie Nadézda

 

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Chapitre 1 - Trente-troisième jour sans toi

  Emma remonte la rue d'un pas soutenu. Elle est un peu en retard et cela l'agace suffisamment pour la déstabiliser. En même temps, il n'en faut pas des montagnes pour déstabiliser Emma. Pour être honnête, il suffit que le vent souffle un peu fort et elle s'envole comme une feuille d'automne... Tout en ayant parfaitement conscience de cette faiblesse, elle ne fait rien pour y remédier. Trop de lutte autour. Elle sait parfaitement où se situe la maison et pourtant, elle a une hésitation au moment de franchir les grandes portes. C'est son village, elle est à deux pas de chez elle, que craint-elle ? Mystère. Mais les gens autour lui semblent soudain complètement étrangers. C'est à peine si elle dit bonjour au voisin qui est en train de laver sa voiture à la fontaine... Elle se dit que les gens vont savoir où elle est allée et à quelle heure. Elle n'aime pas qu'on la voit. Elle se sent vulnérable. Reprends-toi, Emma ! Elle passe les portes et parcourt une grande cour dont les pavés grossièrement posés se font progressivement étouffer par une mauvaise herbe noircie par le gel. Un marronnier trône au milieu des pavés. Deux voitures sont garées sous l'ombre des branches. Elle hésite encore. Elle a ralenti l'allure et guette. Il ne manquerait plus qu'elle ait mal compris, qu'elle se soit trompée d'endroit, qu'elle tombe sur des gens qu'elle ne connaît absolument pas. Ose un peu ! Elle s'approche. Des voix de femmes, c'est bon signe. Elles discutent, mais Emma ne perçoit pas leurs paroles. Seulement leurs rires. Elle finit par se retrouver au pied d'un escalier de grosses pierres taillées et, levant les yeux, elle aperçoit son amie.
  — Salut Liliane ! lance-t-elle, enfin soulagée.
  Elle monte les marches sans oser poser la main sur les rambardes rouillées qui semblent dater du Haut Moyen-Âge... Elle n'a pas terminé son ascension que Liliane lui fait la bise, manifestement excitée par ce qui les attend.
  — Salut Emma ! Ça va ?
  Emma acquiesce, un peu intimidée. Elle se tourne poliment vers les deux autres femmes et tente un sourire. Emma ne sait pas bien sourire, surtout aux inconnus. Mais qu'importe, elle essaie toujours.
  — Je suis Julie, se présente une jeune femme blonde fine comme un fil de fer.
  Elle a la voix de quelqu'un qui fume et boit régulièrement et elle est visiblement assez extravertie. Elle lui fait la bise avec une certaine fougue. Il n'en faut pas plus pour clouer Emma sur place.
  — Emma, murmure-t-elle alors en guise de présentation. Une... une amie de Liliane.
  Emma a toujours le pied sur la dernière marche, elle n'a même pas encore réussi à atteindre la terrasse qu'elle se voit confrontée à la dernière des trois femmes. Dire bonjour, se présenter, après ce sera fait. Elle se tourne vers cette femme. Les cheveux lâchés, retombant doucement sur ses épaules, elle porte un corsage blanc léger et une robe en jean. Elle a des petites rides sur le visage et ses cheveux ont une teinte grisonnante qui lui va fort bien. Autour de son cou, un pendentif, lourd, en métal, qui représente un arbre doté de multiples ramures.
  — Finis donc d'arriver, lui dit-elle en souriant doucement.
  Emma sourit pour de vrai cette fois et termine de monter cette dernière marche.
  — Je suis Flavie, lui dit la femme. C'est moi qui vais mener la séance.
  — D'accord ! répond Emma avant de se trouver complètement stupide.
  Comme si elle avait à être d'accord avec quoi que ce soit ! Emma a reçu un message de Liliane ce matin sur Facebook. Celle-ci, enthousiaste, l'invitait, elle et d'autres copines, à venir participer à une séance de méditations et de rituels féminins. Elle en avait entendu parlé à maintes reprises et toutes les femmes qui y avaient participé en étaient ressorties ravies. Emma n'est pas très ésotérisme, ni très méditation. Mais proposé par Liliane et se déroulant à deux pas de chez elle, elle ne sait comment refuser. Est-il vraiment trop tard pour faire demi-tour ? Liliane fait un geste vers la maison.
  — Allez-y, n'hésitez pas ! Il ne fait pas très chaud à l'intérieur, mais on a mis le chauffage.
  La maison est vieille, toute en pierres, comme la plupart des maisons de ce village. Elle est curieusement bâtie. Les fenêtres sont basses et les carreaux ternes semblent avoir vu défiler un nombre incalculable de saisons. La porte est en bois et à l'intérieur, la cuisine et le salon ne font qu'une seule et vaste pièce. Emma s'avance, pose son sac. Elle l'ouvre tandis que les autres femmes s'affairent qui à rassembler tel truc, qui à préparer telle chose. Emma hésite encore. Elle trifouille dans son sac, feignant de chercher quelque chose pendant qu'elle réfléchit à ce qu'elle va faire. Comment diable partir sans paraître impolie ? Maintenant qu'elle est là... Les autres femmes ont l'air beaucoup plus à l'aise. Finalement, elle sort son téléphone, le déverrouille et en coupe la sonnerie. Cela lui occupe les mains, mais pas suffisamment longtemps à son goût.

  Finalement, les trois femmes se dirigent comme une seule vers un grand tapis étendu au sol. Emma les suit au plus vite. Des coussins sont disposés ça et là, entourant un pot contenant du muguet. La jeune femme fait la moue. Elle déteste le muguet. Toutefois, elle préfère taire ses réticences. Il ne manquerait plus qu'elle se fasse remarquer en plus. Julie, la femme à la voix éraillée, s'installe tout au fond. Emma prend place dans le renfoncement du mur. Flavie et Liliane se mettent devant. Ainsi posées, elles forment une sorte de cercle, toutes les quatre. Flavie allume les bougies – une au centre et une pour chaque femme – puis verse de l'eau dans quatre bols et enfin, du sel dans quatre autres. Emma la regarde faire, tentant de ne penser à rien. Pas facile... Son fils est parti jouer avec un copain et il n'était toujours pas rentré quand elle est partie. Mais Axel va bien gérer ça... Il le faudra bien... Il n'est vraiment plus temps de partir de toute façon, se résigne-t-elle. Julie bouge à côté. Elle essaie de caler un coussin qu'elle ne trouve pas assez douillet sous ses fesses. Flavie, patiente, lui en propose un autre dans un sourire calme. Julie l'essaye, se cale et semble être satisfaite. Mais quelques instants plus tard, elle opte finalement pour le canapé en cuir beige usé qui colle le mur nu.
  — Je m'éloigne de vous, mais ce canapé me fait de l'œil ! dit-elle en rigolant.
  Emma ne dit rien. Elle n'a même pas songé à s'asseoir sur un coussin à vrai dire et maintenant qu'elle est posée, elle n'ose pas bouger pour en réclamer un. Ce n'est pas grave, le tapis est moelleux... Emma s'attarde à regarder ses compagnes du moment. Julie est habillée en sarouel et tunique ample et vaporeuse et porte des chaussures légères malgré le temps froid. Liliane est en leggings et robe en coton bio et porte des bottes en cuir. Emma se sent rougir. Elle ne porte qu'un vieux jean élimé et un t-shirt vert kaki... De plus, comme à son habitude quand elle n'est pas à l'aise, elle a tenté de dissimuler ses cheveux, d'une blancheur précoce et souvent déconcertante pour les gens qui ne la connaissent pas, sous un chignon bien serré. Toutes les autres femmes semblent, elles, considérer que leurs cheveux ne doivent être domptés en aucune manière et Emma a l'impression de faire tâche dans le paysage...
  — Choisis ta bougie, Emma, l'interpelle doucement Flavie.
  Emma baisse les yeux sur une série de petites bougies posées sur le tapis. Plusieurs couleurs sont représentées et sans réfléchir pour éviter une indécision laborieuse, elle se saisit d'une blanche. Neutre, fade, qui ne se fait pas remarquer... Comme moi... Elle la pose devant elle et attend patiemment. Les autres choisissent leurs bougies. Emma s'aperçoit alors qu'il y avait des rouges, des oranges, des vertes... Tant de couleurs finalement qu'elle aurait pu choisir. Le rouge n'est pas sa couleur de prédilection en ce moment, mais la orange ou la verte...
  Enfin, tout semble en place. Flavie esquisse un sourire en posant ses yeux sur chaque femme présente. Elle s'est assise en tailleur, comme tout le monde. Emma est soulagée d'être à l'aise dans cette position. C'est bien la seule chose qu'elle a l'impression d'avoir en commun avec ces nanas.
  — Nous pouvons commencer ? demande Flavie.
  — Oui, répondent spontanément Liliane et Julie.
  Emma s'est contentée d'un vague hochement de tête. Aller, pas de panique, ça ne va pas durer longtemps ! « Je vous invite à fermer les yeux », lance dans un murmure envoûtant la voix de Flavie. Emma, angoissée, jette un coup d'œil aux autres filles. Liliane et Julie n'hésitent pas une seconde et le regard inquisiteur de Flavie la met immédiatement mal à l'aise. Fermer les yeux ! Merde ! Inspirant un grand coup, Emma se force à clore ses paupières. Tout devient alors d'une puissance irréelle. Les bruits des oiseaux qui pépient gaiement dans les arbres. Le vent qui agite les branches du marronnier dans la cour. Il y a même un voisin au loin qui fait des travaux et les klonk klonk de son marteau son rapidement insupportables. « Vous allez entrer à l'intérieur de vous-même », chantonne la voix de Flavie.
  Emma plisse les paupières afin de garder les yeux clos. Elle a l'impression d'être perdue, lâchée dans un désert aveugle, sans repère ni main secourable. En plus, le portail à l'entrée est grand ouvert, n'importe qui peut venir ! N'importe qui peut les voir ainsi, comme des sorcières, en train de faire cette espèce de sabbat étrange, déroutant, dérangeant. Lâche la sorcière qui est en toi ! se lance Emma en riant intérieurement. De l'ironie, il ne manquait plus que ça ! Si sa voix intérieure se met à faire de l'ironie... Emma se détourne des fenêtres tant bien que mal et continue de plisser les paupières pour les garder closes. « Vous allez descendre jusque dans votre utérus », continue Flavie. Cette fois, Emma a vraiment envie de rire. Descendre jusque dans l'utérus...? Elle s'imagine en Jiminy Criquet, en train de parcourir son propre corps pour atteindre son utérus ! Ne pas rire, ne pas rire, ne pas rire ! Pourquoi j'ai accepté ça ?! Ah oui ! Je suis folle ! « Vous allez descendre encore plus bas et prendre conscience de votre poids sur le coussin » Ou le tapis... Emma se mord la lèvre pour s'empêcher de rire. Ses lèvres tressaillent bêtement et comme Flavie a gardé les yeux ouverts, elle craint de se faire surprendre en flagrant délit d'incrédulité. Pour tenter de désamorcer son mal-être, Emma étudie intérieurement la position qu'elle a prise.
  Assise en tailleur, ça d'accord. Mais elle a gardé les mains jointes devant elle. Récemment, elle s'est renseignée sur les postures spontanément adoptées par les êtres humains. Celles-ci signifient toujours quelque chose. Ainsi, quelqu'un qui croise les bras se ferme à toute connexion avec l'autre. Quelqu'un qui, au contraire, a les bras le long du corps, est très réceptif. Emma sait parfaitement pourquoi elle a croisé les mains de la sorte. Elle interdit à quiconque d'entrer en contact avec elle et ce de quelque manière que ce soit. Je ne suis pas réceptive, je ne veux pas de vous, je ne sais pas faire confiance ! semble hurler son corps. Elle se dit qu'elle devrait sans doute décroiser les mains et poser ses bras sur ses genoux repliés. Mais rien à faire, ses mains restent figées. Ses doigts sont comme collés les uns aux autres. « Vous ressentez comme des racines qui s'enfoncent dans le sol. Ce sont vos racines... » Emma tente de visualiser les racines. Curieusement, c'est quelque chose qui lui est assez facile. Elle s'imagine enracinée à une terre nourricière et douce et cela l'apaise curieusement. Ses paupières ne tremblent presque plus tandis qu'elle commence à se détendre un peu. Elle a toujours cette sensation de jouer un rôle, mais au moins y parvient-elle avec un peu plus de crédibilité qu'il y a encore cinq minutes.
  La séance de méditation est longue et presque ennuyeuse. Emma n'est pas si maladroite quant à la visualisation, mais le temps imparti entre chaque phrase est trop long et ses pensées divaguent inévitablement. Impossible de mettre ce fichu cerveau sur pause même le temps d'une expérience ésotérique comme celle-ci ! Elle pense à son fils, elle pense à son mari, elle pense à son entretien à la banque demain... Elle pense à sa mère et à la colère qu'elle nourrit à son égard depuis quelques jours. Et finalement, en lieu et place de méditation, elle se retrouve à devoir gérer un nombre incroyable d'émotions dont elle ne soupçonnait même pas l'existence.
La voix de Flavie a fini par s'estomper. Cela fait sans doute une demi-heure qu'elle ne parle plus et elle n'a toujours pas sonné la fin de la méditation. Emma s’ankylose, mais oserait-elle bouger...? Elle entend sa propre respiration et cela lui est désagréable. Elle a l'impression que tout le monde n'entend qu'elle.
  Des bruits de pas lui parviennent. Quelqu'un monte les escaliers, quelqu'un marche sur la terrasse. Terrorisée à l'idée que le facteur puisse tomber sur elles, Emma entrouvre un œil. Elle se retrouve éblouie par le soleil de fin de journée et se rend compte que toutes les femmes du cercle ont gardé les yeux fermés. Avisant les fenêtres, elle n'aperçoit personne, aussi referme-t-elle les yeux ni vu ni connu. Lorsque enfin le bruit des cymbales retentit, Emma sursaute et tente de rouvrir les yeux doucement. Elle se sent fatiguée, comme tirée d'un sommeil artificiel. Ses yeux ont du mal à se réhabituer à la lumière. Tout le monde se met à s'agiter un peu, à commencer par Julie. Elle redescend de son canapé pour venir s'asseoir sur le tapis. Elle est évidemment la première à parler.
  — Je me sens shootée ! s'amuse-t-elle d'une voix un peu éraillée.
Tiens, c'est vrai, réalise Emma. Elle aussi se sent décalée, lente, et complètement ailleurs. C'est une sensation à la fois gênante et enivrante.
  — Ça a été ? demande Flavie.
  — Très bien, répond Liliane tandis qu'Emma se contente d'un hochement de tête.
  Elle a trouvé ça beaucoup trop long et elle a du mal à se départir de cette sensation de planer un peu au-dessus de tout. Elle espère que personne ne remarquera rien tout en ne souhaitant pas un seul instant redescendre sur Terre. Flavie se lève et attrape deux bâtonnets d'encens qu'elle dispose dans le cercle et allume. La fumée qu'ils dégagent est âcre, amère et douce. La sensation de pesanteur d'Emma s'accentue. Un silence léger se pose sur la pièce. Le bruit de pas qu'Emma avait perçu tantôt revient, l'obligeant à sortir de sa torpeur. Liliane se tourne légèrement.
  — Nous n'avons pas encore tout à fait terminé, chéri, murmure-t-elle.
  Son compagnon se tient dans l'embrasure de la porte, leur bébé de quelques mois dans les bras. Il avise les bâtons d'encens et sort sans demander son reste. Emma se sent soudain mal à l'aise. Cette intrusion a rompu le charme et l'attitude de David la rend soupçonneuse.
  — Il y a quoi dans cet encens ? questionne-t-elle surprise par sa propre audace.
  Flavie lui adresse un sourire enjôleur.
  — Rien qui ne soit pas naturel, lui assure-t-elle comme si cela réglait la question.
  Emma fait la moue.
  — Naturel ne veut pas dire inactif ou sans danger...
  Le regard de Flavie se durcit légèrement. Elle fronce les sourcils. Julie et Liliane ne semblent pas avoir été touchées par la soudaine tension entre les deux femmes. Et merde, j'ai perdu des points ! songe Emma à part elle. Flavie ne répond rien. Elle se contente de se lever dans un frou-frou d'étoffe et ramène dans le cercle un plateau garnit. L'encens continue de brûler et maintenant, Emma en récent un vague écœurement. Elle observe le plateau. Il est en bois brut et doit peser une tonne. Dessus sont disposés quatre bols en bambou remplis d'eau, puis trois assiettes exposent leurs petits gâteaux. Flavie se penche, attrape un bol et le tend à Emma.
  — L'eau est un purificateur, annonce Flavie.
  Emma n'est pas certaine d'apprécier le ton, mais elle accepte tout de même le bol. Chacune d'entre elles en prend un et lorsque Flavie boit le sien, les autres l'imitent. Emma avale son eau. Elle a un arrière goût d'Hépar et la jeune femme se retrouve obligée de contenir un sourire. Enfin, Flavie fait un geste vers les assiettes.
  — Je vous invite à choisir un gâteau chacune. Une plante différente s'est glissée dans chaque assiette. Laissez votre instinct féminin vous guider... Il nous révélera votre Moi profond.
  Emma lâche un petit soupire bref. Quelle absurdité ! Julie choisit l'assiette se trouvant à l'opposé d'elle, Liliane hésite un moment avant d'opter pour l'assiette de droite. Emma, quant à elle, prend le premier gâteau dans la première assiette sans réfléchir à quoi que ce soit d'autre. Flavie a un petit sourire.
  — Mangez-les.
  Emma est de plus en plus mal à l'aise. Que contiennent exactement ces gâteaux ? Les plantes... les gens ont la fâcheuse tendance à croire que les plantes n'ont aucun effet, aucun danger... Ces gens-là devraient croquer dans une digitale pour comprendre que ce n'est pas parce que les choses sont naturelles ou tirées directement de la terre qu'elles sont sans danger ! Prenant sur elle, elle croque dans son gâteau. Il est absolument délicieux. Croquant sur le dessus, fondant à l'intérieur, et laissant un goût sucré exquis sur le palais... Flavie est ravie. Elle se tourne vers Julie, qui a été la première à prendre un gâteau.
  — Julie, tu as pris un gâteau au colza. Tu es impétueuse et forte.
  Julie se rengorge, fière comme un coq. Flavie se tourne vers Liliane.
  — Liliane, tu as pris un gâteau à la rose. Tu es romantique et douce.
  Liliane rougit légèrement. Enfin, Flavie se tourne vers Emma. La dureté de son regard n'a pas totalement disparue.
  — Emma, tu as choisi un gâteau au coquelicot. Tu es sensuelle et féminine.
  Emma s'autorise un sourire. À quoi s'attendait-elle ? Flavie n'allait pas, après avoir complimenté Julie et Liliane, s'amuser à être ostensiblement désagréable avec elle ! Sensuelle et féminine... Le suis-je...? se questionne-t-elle. Elle termine de grignoter son gâteau en songeant que tout ça, c'est vraiment des conneries. Pures et dures ! Axel rira bien lorsqu'elle lui racontera sa soirée. Si elle en a l'opportunité. Tout dépendra de lui... D'ailleurs, quelle heure est-il ? Elle consulte son portable, ignorant le second regard réprobateur de Flavie. Et merde ! Presque vingt-et-une heures ! Elle réprime son envie de les planter-là pour aller rejoindre son homme et son fils. Aucun message ni aucun appel d'Axel sur son portable, mais ça ne veut pas dire que tout va bien. Ils ne cessent de se disputer depuis quelques temps. Pendant qu'Emma s'angoisse pour sa famille, Flavie a eu le temps d'étaler sur le tapis, entre les deux bâtons d'encens consumés, des cartes de tarot.
  — Vous allez tirer chacune une carte. C'est un jeu un peu spécial qui ne concerne que le féminin. Il ne peut être tiré que par des femmes et n'a de sens que pour les femmes.
  Emma fait de nouveau la moue. Le sexisme a plusieurs visages... Et elle a bien l'impression d'en croiser un en cet instant. Liliane est la première à tirer une carte. L'indécise... Elle pince ses lèvres dans un petit sourire en lisant l'intitulé. Flavie sourit et lui parle de la signification de la carte pendant trois plombes. Emma tente de ne pas paraître impatiente. Elle n'a pas le moins du monde envie de se faire lire les lignes de la main et Flavie lui apparaît de plus en plus comme une diseuse de bonne aventure. La méditation, l'encens, les gâteaux aux fleurs et le tarot... Il ne manque plus que les feuilles de thé pour compléter la panoplie. En parlant de feuilles de thé...
  — Quelqu'un veut un peu d'infusion à la menthe ? propose Liliane tandis que Flavie est en train d'expliquer sa carte à Julie.
  Tout le monde acquiesce et Emma de même. Elle apprécie beaucoup Liliane même si elle découvre en cet instant le côté ésotérique de son amie. Elle n'a pas envie de la vexer. Liliane se lève, sort dans le jardin et revient avec une poignée de feuilles de menthe fraîche. Elle fait chauffer un peu d'eau et, après avoir rincé rapidement les feuilles, les laisse tomber dans la théière. Au bout de quelques minutes, Liliane en sert un bol à chacune. Emma le porte à ses lèvres plus dans l'optique d'en finir au plus vite que par gourmandise. Elle perçoit l'odeur fraîche du breuvage et ferme un instant les yeux. Comme c'est agréable. Elle en goûte une gorgée et se sent soudain envahie par une sensation de fraîcheur intense, exquise et délicieuse. Son tour de tirer une carte arrive enfin. Depuis sa remarque sur les ingrédients naturels, Emma sent une drôle d'électricité entre elle et Flavie. Emma se résout à tirer une carte et la retourne rapidement.
  — La rivière rouge, lit-elle.
  Elle lève des yeux interrogateurs vers Flavie qui la regarde avec un étrange sourire. Cela ressemble plus à un rictus qu'à un sourire d'ailleurs.
  — Cette carte symbolise la mort, Emma, révèle-t-elle alors. Dans le cycle menstruel, l'image de la rivière rouge est associée aux menstrues et celles-ci signifient que l'ovule libéré par l'ovaire est mort et ne donnera pas la vie cette fois-ci. Elle est aussi symbole d'espoir et de renaissance. En effet, la rivière rouge donne le départ d'un nouveau cycle porteur d'espoirs et de vie possible. Mais pour ce faire, il faut accepter de laisser partir ce qui est mort...
  Emma est bouche-bée. Elle tient sa carte dans sa main et se rend soudain compte qu'elle tremble légèrement. Laisser partir ce qui est mort... Elle jette un coup d'œil implorant à Liliane, mais celle-ci ne semble pas saisir l'ampleur de son malaise. Laisser partir ce qui est mort. Emma ferme les yeux une fraction de seconde. Cela suffit. Le sang, les énormes tubes de sang, le cœur qui ne bat plus, son visage livide, son si petit visage... Lorsqu'elle rouvre les yeux, elle laisse échapper la carte qui vient tomber sur le tapis face contre terre. Puis elle se lève un peu précipitamment.
  — Il faut que j'y aille, annonce-t-elle. Il est tard et j'ai dit à Axel que ça ne durerait pas plus d'une petite heure.
  — Oh c'est vrai, il est tard ! semble réaliser soudain Liliane tandis que le rictus de Flavie s'est accentué.
  Emma rassemble ses affaires puis dans un geste fébrile, elle fait un signe de main à tout le monde, ravie d'éviter le contact physique de la bise rituelle.
  — Désolée de me sauver si vite, mais j'ai peur qu'Axel soit dépassé ! sourit-elle.
  — Ah ces hommes ! commente Julie.
  Emma est ravie, cela leur donnera sans doute un sujet de conversation une fois qu'elle sera partie et ça évitera qu'elles se questionnent sur son départ précipité. Elle sort de la maison et respire l'air du soir qui tombe. Elle se sent soulagée d'être partie ! Dehors, l'air est si bon, si frais, si doux. Elle a la sensation d'être dégrisée, comme si elle avait plongé la tête dans un seau d'eau glacé après avoir trop bu. L'encens dans la maison rendait l'atmosphère suffocante et Emma est bien contente d'avoir retrouvé un semblant de normalité. Ces histoires, c'est du bidon ! Des cartes de tarot spéciales féminité ! Il ne manquait plus que ça ! Et des « spéciales masculin », il y en a ? Emma sourit toute seule en marchant vers sa maison. Quelle idiotie ! La prochaine fois, elle n'hésitera pas à dire non à Liliane. Suffira qu'elle prétende un rendez-vous, une fatigue, un problème quelconque et le tour sera joué !
  Alors qu'elle approche de chez elle, elle entend les notes du piano inonder la rue. Son sourire sa fane instantanément. La musique est lente, calme et triste. Triste à en pleurer. Triste à en crever... La grande porte-fenêtre est entre-ouverte malgré le froid, et laisse sortir la mélodie qui envahit la rue. Aucun voisin n'est jamais venu se plaindre, heureusement. Elle ouvre la porte et grimpe l'escaliers. Dans le salon, la musique prend toute la place. Il est là, derrière le piano, les yeux fermés et il joue dans sa bulle. Emma s'arrête un instant pour le contempler. Il porte un jean noir et une chemise blanche négligemment ouverte au niveau du col. Ses cheveux sont un peu longs mais cela lui va bien. Il a l'air si malheureux pourtant... Un verre est posé sur la petite table à côté du tabouret. Emma fronce le nez, mécontente.
  — Joa est rentré ? l'alpague-t-elle.
  Axel met quelques instants avant de s'interrompre, puis il relève les yeux vers elle.
  — Il est rentré, oui. Avec trente-cinq minutes de retard sur l'horaire que tu lui avais donné. Il est puni de sorties jusqu'au week-end prochain.
  Bien ! Il fait des progrès.
  — Vous avez mangé ?
  — Joachim a mangé et il est couché. Il doit encore être en train de bouquiner, tu sais comment il est.
  Emma acquiesce. Elle sait, oui. Joa n'a que douze ans, mais c'est déjà un ado. Et s'il partageait la passion de son père pour la musique jusque récemment, il s'est finalement plongé dans des thrillers à longueur de temps. C'est sa façon à lui d'être dans sa bulle... Emma enlève sa veste et pose son sac. Le salon est vaste. Face à elle se trouve le canapé, collé au mur du fond. La table basse est posée juste devant et un tapis occupe le centre de la pièce. Sur les autres murs, des bibliothèques. Sauf le mur de droite. Là se trouvent le bureau d'Emma, avec son ordinateur et un peu plus loin, séparé par la cheminée, le piano d'Axel. Elle s'approche de lui. La tension nerveuse qu'elle ressent habituellement en sa présence s'intensifie. Laisser partir ce qui est mort... Elle chasse cette idée.
  — Et toi, tu as mangé ? questionne-t-elle, devinant aisément la réponse.
  Les yeux d'Axel s'assombrissent légèrement. Ostensiblement, il prend son verre et en bois deux petites gorgées.
  — Je n'ai pas faim.
  Emma soupire. Elle connaît ce scénario, elle sait comment il terminera. Et elle n'a pas du tout envie de se battre ce soir. Surtout si Joa est couché. Une fois dans sa chambre, plongé dans ses bouquins, il faudrait un tremblement de terre pour l'en déloger.
  — Tant pis, alors ! marmonne-t-elle tout de même. Je dînerai seule.
  Elle s'éloigne vers la cuisine tandis que la musique reprend. Emma sert les dents. Ne pourrait-il pas cesser d'être indifférent à tout ? Elle préférerait encore qu'il la haïsse ! Ce n'est pourtant pas si compliqué de haïr quelqu'un. Ni de gueuler un bon coup. Son repas se compose d'une soupe de légumes, quelques pâtes réchauffées et une banane. L'appétit n'est pas son fort ces temps-ci et l'encens l'a barbouillée. Le piano n'a pas cessé dans le salon et juste au-dessus, dans la chambre de son fils, il n'y a pas un bruit. Une famille de morts-vivants, voilà ce que nous sommes, songe-t-elle écœurée.
  Lorsqu'elle revient dans le salon, elle se pose sans se questionner face à son écran d'ordinateur. Elle l'allume et soudain, il y a tant de choses qui s'ouvrent à elle. Internet et ses forums, ses amies virtuelles, de la lecture à n'en plus finir, des histoires drôles, émouvantes ou tristes... Tant de choses sur la toile pour nous distraire de nos petits déboires quotidien, n'est-ce-pas ? Elle commence par laisser un message à ses copinautes. Cela fait un mois maintenant qu'elle le fait quotidiennement. Cela lui fait tellement de bien de se confier, alors qu'ici, elle n'a personne à qui parler. Rien qu'un enfant de douze ans qui veut jouer les durs mais qu'elle doit à tout prix protéger et un amour qui se fane de jour en jour un peu plus. Puis, quand elle n'a vraiment plus rien de futile à faire, elle ouvre son document qui reste constamment en onglet. À toi mon Ange, s'intitule-t-il. Elle laisse courir ses doigts librement sur le clavier.

 

  Tant que tu ne souffres pas... -- 2 février 2011

  Te bercer tous les soirs, te chanter des chansons, sécher tes larmes, te serrer contre moi, sentir ton odeur de lait, écouter ton cœur battre, te voir sourire... Tout ceci m'est aujourd'hui interdit. Si seulement on pouvait m'assurer avec certitude que toi tu ne souffres pas de tout ça. Que là où tu es, tu es bien, que tu ne pleures plus, que tu n'as plus jamais mal, plus jamais peur... Que tu me manques est une chose, que je te manque en est une autre. L'idée que tu puisses souffrir m'est insupportable. Lorsque la mort t'a emportée, j'ai avoué à demi-mot que j'étais soulagée. Il faisait froid ce matin de décembre, si froid... Un nuage de vapeur est sorti de ma bouche lorsque j'ai osé prononcer ces mots et cela m'a glacée... Et pourtant, c'était vrai. J'étais soulagée pour toi, soulagée parce que j'avais tellement peur que tu ais mal, soulagée parce qu'en tant que maman, j'acceptais de souffrir pour que toi tu sois apaisée. Je me fous de souffrir, je fous de sombrer, de tomber, de pleurer... tout ce que je veux, c'est te protéger.
  Tu me manques ma puce... Mais Dieu fasse que je ne te manque pas. Si cruel que cela paraisse, je le souhaite vraiment de toute mon âme. J'aurais tant aimé, tu sais... tant aimé t'emmener au cinéma, te voir grandir, t'engueuler pour une connerie, t'entendre m'appeler "maman"... Mais tout ça n'est que caprices. Je veux t'imaginer endormie sur un petit nuage le sourire aux lèvres. Avec moi ou non... étant donné que je ne changerais pas ce qui est, je voudrais au moins avoir l'honneur de porter ta douleur.
  Je t'aime, je t'aimerai toute ma vie.
  À toi mon ange...
  Maman.

 

  La musique ne s'est pas arrêtée. Comment diable peut-il jouer durant des heures comme ça ? Comment tient-il ? Oh il y a bien des pauses, des blancs. Au fur et à mesure que la soirée avance, ces pauses sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues. Mais il reste toujours derrière son clavier et ne sort jamais vraiment de cette étrange bulle qu'il s'est construit. Emma relève les yeux vers lui. Il joue plus lentement, ses gestes sont moins précis. Elle se lève et sans bien comprendre pourquoi, s'approche de lui. Il finit par relever les yeux à son tour, figeant ses doigts au-dessus des touches. Le piano soudain muet vibre encore des heures de musique passées. Le silence dans le salon en est presque violent. Lui aussi est surpris.
  — Tu... as besoin de quelque chose ? demande-t-il.
  — Pas spécialement, non.
  Axel se redresse et pose ses mains sur ses cuisses. C'est comme s'il devait les dompter. Elles voleraient vers le clavier s'il n'y prenait pas garde. Mais là, ce n'est sans doute pas le moment. Il fronce les sourcils.
  — Tu veux me raconter ta soirée ? questionne-t-il.
  — Pas spécialement.
  Emma se sent gourde et cette fois, Axel laisse tomber. Il se remet à jouer mais rapidement, deux fausses notes viennent semer la discorde dans l'harmonie musicale du salon. Il s'arrête et soupire.
  — Emma..., râle-t-il. Qu'est-ce que tu veux ?
  — Je l'ignore, avoue-t-elle. Et toi, tu n'as rien à me raconter ?
  — Pas spécialement.
  Il a pincé les lèvres, mécontent. Elle sait qu'elle le dérange mais elle ressent le besoin d'être là. Pourquoi ? Pourquoi ce soir alors que tous les autres soirs depuis ce putain de jour, ils n'ont rien eu à se dire et s'en sont parfaitement contentés... Elle-même ne sait pas ce qu'elle veut et cela la déstabilise.
  — Il est tard, finit-elle par lâcher. Tu ne travailles pas demain ?
  Il hausse les épaules.
  — Si, pourquoi ? Tu t'inquiètes de l'heure à laquelle je me couche maintenant ?
  — On ne peut pas arrêter ce jeu du chat et de la souris ? lâche Emma. Il y a des choses dont il faudrait que nous parlions.
  Axel a serré les poings sur ses cuisses.
  — Ce n'est pas moi qui t'ai rejetée, lui rappelle-t-il d'une voix lourde de colère.
  — Pour l'amour du ciel, Axel, je ne t'ai pas rejeté ! s'emporte Emma. J'étais malade de chagrin... J'ai mal ! J'ai mal en permanence, mais ça, je me demande si tu peux le comprendre !
  — Ça va, on le sait que je suis un insensible !
  Axel engloutit ce qui reste de son verre et le repose violemment sur la petite table. Emma n'a même plus la force de protester. Elle a pourtant envie de lui hurler qu'elle n'a jamais dit ça, qu'il déforme tout et qu'il est complètement con. Axel se lève et s'étire, puis il se dirige vers la fenêtre d'un pas mal assuré. Combien de verres a-t-il bu ? songe Emma tandis que l'étau de l'angoisse se resserre sur son cœur meurtri. Son époux referme le battant de la fenêtre puis descend les volets roulants sur la nuit qui est à présent tout à fait tombée. Enfin, il se laisse choir sur le canapé qui émet un grincement contrarié. Ses doigts tremblants tentent de défaire les boutons de sa chemise. Emma sent une bouffée de pitié l'envahir et sans savoir comment ni pourquoi, elle s'agenouille devant lui. Elle écarte ses doigts dont les mouvements désorientés sont totalement inutiles puis lui déboutonne elle-même sa chemise. Il se laisse faire, manifestement intrigué. Lorsqu'elle arrive au bout, elle l'aide à retirer les manches puis pose le vêtement sur la table basse. Comment arrive-t-elle encore à le trouver beau...? Il a les yeux voilés, noyés. Ses beaux yeux bleus... Quel gâchis ! Tandis qu'elle s'apprête à se relever, il l'attrape soudain par la main et l'attire vers lui.
  — Pourquoi tu fais ça ce soir ? murmure-t-il d'une voix rauque.
  Emma hausse les épaules.
  — Je ne sais pas, répond-elle sincèrement.
  Pourquoi se penche-t-elle sur lui ce soir ? Pourquoi s'inquiète-t-elle de ce qu'il a mangé ou bu ? D'ordinaire, cela ne l'inquiète que si Joa est dans le coin et risque de voir son père en pleine dépravation, mais là...? Elle revoit le regard inquisiteur de Flavie, ses yeux si froids après sa remarque sur les plantes... Elle se revoit tenter de juguler son envie de rire durant la séance de méditation. Et puis cette carte... La rivière rouge. Tout ce sang, tout ce sang...
  — Emma, tu pleures...
  Il passe sa main sur la joue de la jeune femme, essuyant le sillon laissé par les larmes. Sitôt, d'autres en tracent un nouveau. Emma se laisse aller à cette douceur, éprouvant la chaleur de sa paume. Elle a toujours aimé ses mains. Il tremble un peu, il est chaud. Il l'attire sans qu'elle comprenne pourquoi et elle ne sait que lutter contre cette sensation. Non ! Elle ne veut plus de lui. Il la rebute totalement, il n'exprime rien, ne fait rien, il a tué lui-même leur amour en renonçant à tout sentiment lors de ce putain de jour.
  — Il s'est passé quelque chose ce soir ? questionne-t-il encore.
  Ses yeux son inquiets. C'est touchant, songe Emma. Il la touche ! Il faut qu'elle s'éloigne, il faut qu'elle arrête tout de suite. Ce n'est pas possible. Elle ne veut pas ça. Elle secoue la tête, baissant les yeux.
  — Rien de particulier, souffle-t-elle. Marie me manque, c'est tout.
  Axel ne dit rien. Il se contente de la serrer contre lui. Et elle, de s'y laisser aller. Juste une fois, juste un soir. Ça ne change rien, se persuade-t-elle. Rien du tout. Je suis fatiguée, c'est tout. Elle en est presque à oublier pourquoi elle a tant besoin de le haïr lorsque, sans qu'elle s'y attende le moins du monde, il colle ses lèvres aux siennes dans ce qui ressemble à un baiser d'amoureux. Emma est parcourue d'un drôle de frisson. Cela fait combien de temps qu'ils ne se sont pas embrassés de la sorte ? Elle ferme les yeux, tentant de faire abstraction du goût amer de l'alcool. Peine perdue. L'écœurement reprend le dessus. Elle se détache de lui et le repousse violemment. Axel manque de basculer en arrière. Il la regarde sans comprendre.
  — Tu es saoul, lui reproche-t-elle en se relevant. Et j'ai horreur de t'embrasser lorsque tu as bu.
  — Arrête, je n'ai bu que quelques verres...
  — Axel..., soupire-t-elle. Depuis combien de temps joues-tu à ce petit jeu ? Depuis combien de temps les bouteilles prennent le pas sur la nourriture, sur Joa, sur moi...?
  Le visage d'Axel s'est durci. Emma sent bien qu'elle a touché le point sensible. Et bien bonne nouvelle ! Elle va peut-être déclencher quelque chose, pour une fois !
  — Joachim a toujours été ma priorité, rétorque-t-il. Et toi... je t'ai toujours aimée, Emma, c'est toi qui m'as tourné le dos.
  — Tu vas me le reprocher dix ans ?!
  — Ça ne fait pas dix ans, ça fait un mois...
  — Zut ! lâche-t-elle en tournant les talons et en se dirigeant à grandes enjambées vers la porte menant à l'étage.
  Elle l'ouvre et, juste avant de monter, la voilà prise d'une hésitation stupide. Elle a mal au cœur. Ce n'est pas vraiment dû à l'encens et elle le sait. Elle a mal depuis un mois maintenant. C'est parfois si violent... Elle crispe sa main sur la poignée. Elle aurait pourtant besoin de se blottir contre lui, de l'aimer, de se perdre en lui pour ne plus penser à rien. Elle aurait besoin d'avoir quelqu'un sur qui se reposer. Quelqu'un à qui elle pourrait tout confier. Ses peines, ses joies – en a-t-elle encore d'ailleurs ? – ses espoirs, ses craintes... Il y a encore un mois, il était précisément cette personne-là. Mais maintenant... Elle se retourne vers lui. Il est fatigué et las. Elle sait qu'il va allumer la télé et se laisser bercer par elle jusqu'à ce que le sommeil doucereux de l'alcool l'envahisse et le conduise bon gré mal gré au jour suivant. Et elle le déteste pour cette passivité. Elle, ce seront ses larmes qui finiront par l'achever. Comme tous les soirs.
  — Regarde-toi ! jette-t-elle, glaciale. Tu ressembles à un ivrogne... Tu es... tu...
  Pourquoi est-ce si dur de le lui dire ? Elle réprime à grand-peine un sanglot.
  — Tu me dégoûtes !
  Elle claque la porte dans un geste théâtral, espérant ne pas avoir réveillé Joachim. Elle n'est même pas certaine de penser ce qu'elle vient de lui dire. Elle n'est même pas sûre de ne pas avoir été gratuitement méchante. Mais elle ne sait tellement plus comment réagir... Elle n'en peut plus. Elle monte pesamment les marches, réprimant l'envie d'aller le rejoindre et de se jeter dans ses bras. Dans sa chambre, Joachim dort à poings fermés. Elle éteint sa lumière puis referme doucement la porte. Machinalement, elle jette un œil à la porte de la seconde chambre d'enfant. Les lettres Marie sont peintes en rose sur la porte. Depuis combien de temps n'y suis-je pas entrée ? songe-t-elle. La main tremblante, elle ouvre. Rien n'a changé. Le petit lit, l'étagère, la commode, le fauteuil... Ses jouets tels qu'elle les a laissés. Les rideaux blancs brodés de papillons s'envolant vers le ciel s'agitent doucement. Le cœur d'Emma s'accélère. D'où peut venir le courant d'air qui les fait bouger ? Elle regarde plus attentivement. Non, la fenêtre est bien fermée pourtant. Le radiateur ne tourne pas. Il n'y a rien de particulier. Rien n'a changé. Le parquet grince toujours aux mêmes endroits... Pourtant, Emma ne se sent pas bien. Un frisson la parcourt et, bêtement, elle se précipite hors de la chambre et en referme la porte en un geste vif. Elle reste là, un instant, pantelante. Puis elle se reprend. Quelle idiote, décidément !
  Cinq minutes plus tard, elle est changée, elle s'est brossé les dents et elle est allongée dans sa chambre, sur son lit. Un grand lit vide et froid rien que pour elle... Elle étreint avec force et passion le doudou de sa fille. Trente-troisième jour sans toi, ma chérie... et je ne sais toujours pas si je vais pouvoir te survivre...

 

© Marie Nadézda - 2015

 

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16 juin 2015

Chapitre 2 - Promesse

  — Je vous ai donné un mois, Emma. Il me semble que c'est déjà pas mal. Je sais que vous avez traversé des difficultés, mais il est hors de question que je vous revois dans cet état devant des parents, c'est bien clair ?
  Emma acquiesce douloureusement. Elle est dans le bureau du Dr Fanchon et elle se fait réprimander, comme à l'accoutumée. Enfin... Comme à l'accoutumée depuis un mois, plus exactement. Car avant l'événement, elle était une employée modèle et c'est sans doute pour cette raison que l'hôpital n'a pas décidé de la mettre aussitôt à la porte. Ils auraient pu, pourtant. Dès son premier pétage de plomb devant ce père qui serrait contre lui sa fille nouvellement née. Oh, elle n'avait pas fait grand-chose, Emma. Avec sa discrétion coutumière, elle n'avait fait que pleurer relativement silencieusement. Mais le père l'avait remarqué et en avait été... comment avait-il formulé cela déjà ? Ah oui, choqué. Emma avait été obligée d'aller s'excuser et surtout, n'avait rien pu expliquer à cet homme, ni à sa femme, ainsi qu'à la moitié de la famille réunie dans la chambre au moment où elle avait débarqué pour son mea culpa. Elle avait eu honte... Et cela l'avait flageller avec une violence qu'elle n'aurait jamais cru possible. Malheureusement, ça ne s'était pas arrêté là. Elle avait pleuré également devant un bébé que sa mère allaitait avec bonheur. Les larmes étaient sorties d'un coup sans même qu'elle les perçoive. Elle n'avait eu le temps que de s'excuser brièvement et était partie se réfugier dans les toilettes. Puis, la troisième fois, c'était récemment. Elle aurait dû se taire, elle le savait pourtant bien. Mais cela avait été trop dur... Trop dur de voir cette jeune fille de quinze ans se faire durement réprimander par sa mère tandis qu'elle tentait vainement de résister aux contractions. Trop dur d'entendre les mots assassins de cette femme envers sa pauvre fille sans rien dire. Elia, la sage-femme, n'avait pas mâché ses mots non-plus et n'avait pas hésité à mettre dehors la mère, non sans essuyer des insultes et des malédictions jusqu'à la treizième génération. Mais Emma avait été plus loin. En raccompagnant la mère, elle avait osé lui parler de sa propre fille, de la mort, et de tous les regrets qui y sont associés. La mère avait porté plainte, prenant les propos d'Emma comme une menace. Au moins, Elia avait fait un signalement aux services sociaux et la jeune femme avait trouvé un foyer maternel qui l'accueillerait. Quel foutu monde que celui-ci ! « Peut-être qu'il faudrait songer à changer de métier », lui avait glissé le Dr Fanchon lors de sa seconde bévue. Oui, peut-être... Sauf qu'Emma ne savait faire que cela. Sa première grossesse, elle l'avait connue à l'âge de seize ans. Un âge auquel la plupart des jeunes filles ne pensent qu'à se maquiller, danser, rire et regarder le dernier épisode de la série télévisée à la mode. Elle, elle changeait les couches de son fils. Et juste un peu avant sa majorité, elle s'était retrouvée mariée au père de l'enfant.
  Axel était un gentil garçon. Ils s'étaient rencontrés dans une soirée de bienfaisance pour le Téléthon. Elle dansait, il chantait. Il avait une voix extraordinaire et elle, elle avait encore un genou en bon état. Cette soirée aurait dû les accompagner toute leur vie. Elle aurait dû annoncer leur amour sous les meilleurs auspices. Au lieu de quoi, tout s'était passablement compliqué. Axel était majeur, elle était mineure. Leurs sentiments, si forts soient-ils, ne faisaient pas le poids face à la loi. Il avait fallu qu'elle soit très persuasive pour convaincre les flics qu'il n'avait pas abusé d'elle. Et puis, devant l'insistance de la belle-famille, très catholique, son père avait fini par accepter de signer l'autorisation de mariage. Voilà comment ils avaient tous deux plongé dans le monde des adultes, de la parentalité, loin, si loin des paillettes, de la scène, du public, et de l'art. Ça aurait pu être pire, s'était-elle souvent répété. Axel aurait pu être un salaud et s'enfuir en courant. Il aurait pu se marier avec elle et la tromper régulièrement. Il aurait pu se désintéresser totalement de Joachim. Mais en fait, malgré ses vingt ans tout mouillés, il s'était jeté à corps perdu dans une formation commerciale et avait trouvé un boulot de vendeur dans une petite boutique de téléphones. Il avait ainsi assumé sa petite famille durant deux ans avant qu'Emma puisse à son tour être majeure et aller travailler. Petit à petit, ils avaient progressé. Axel était toujours vendeur, certes, mais il travaillait dans une grande boutique dont l'enseigne était connue et gagnait le double du salaire qu'il se faisait à l'époque de ses débuts. Emma, quant à elle, avait opté pour une formation d'auxiliaire de puériculture. Rapide, accessible, ne demandant que le Brevet des collèges... Cela lui avait plu quand elle avait seize ans, cela lui plaisait toujours aujourd'hui, même s'il lui était souvent arrivé de regretter de ne pas être allée plus loin dans ses études.
  Et puis, il faut l'avouer tout de même, ils s'étaient vraiment aimés. Axel avait été un amant formidable, bien qu'un père un rien négligent et un homme relativement immature. Joachim n'avait pas toujours été facile à élever, mais globalement, ils s'en étaient dépatouillé. Ils avaient touché le bonheur, l'avaient effleuré du bout des doigts lorsqu'ils avaient enfin décidé qu'ils possédaient la maturité, la situation et l'avenir nécessaires à la naissance d'un second enfant. Oh, il y aurait beaucoup d'écart entre leur aîné et ce bébé, mais leur fils se faisait une joie de l'arrivée de sa petite sœur. Et puis le drame était survenu. Et tout avait sombré. D'un coup. Incroyable comme le destin est joueur, n'est-ce-pas...? Ça aurait pu être pire, avait-elle songé durant si longtemps. Aujourd'hui, le pire, elle ne sait même plus ce que c'est.
  Emma a vingt-huit ans et cela fait maintenant cinq ans qu'elle travaille au CHU Ambroise Paré de la ville de Soustelle. Elle n'a toujours reçu que des compliments de sa hiérarchie. Elle n'a jamais réussi à se mettre qui que ce soit à dos. Sa discrétion, ses capacités d'écoute, sa gentillesse, tout faisait d'elle une parfaite auxiliaire de puériculture. Elle adore son métier. Elle a passé quatre ans à travailler en crèche avant de se dégoter ce boulot et franchement, elle préfère nettement les nouveaux-nés aux enfants braillards et capricieux croisés dans les crèches. C'est si simple un nouveau-né. Si paisible. Lorsqu'ils crient, il suffit bien souvent de les prendre dans les bras et de les bercer un petit peu. En salle de garde, on discute avec Jeannette ou Lydie et le simple fait de parler apaise les tout-petits. Quand la maman souhaite se reposer, on donne le biberon et l'on vole quelques instants de maternité à l'éternité. C'est troublant de nourrir l'enfant d'une autre et Emma se fait souvent la réflexion qu'elle n'est rien de plus qu'une nourrice moderne. Et puis quand la maman souhaite allaiter, on lui amène son poupon pour qu'elle puisse le mettre au sein. Tâche parfois délicate lorsqu'il est trois heures du matin. Certaines collègues préfèrent donner un biberon en douce, ni vu ni connu mais Emma déteste cette tromperie. Elle n'a pourtant jamais été jusqu'à dénoncer ses collègues... En fait, Emma n'a jamais eu l'habitude de se faire remarquer, ni d'élever la voix, ni de dire ouvertement ce qu'elle pense. Sauf depuis récemment. Sauf depuis le putain de jour.
  Lorsque sa fille est morte, elle a passé les soixante-douze premières heures à se demander comment elle allait pouvoir mettre un pied devant l'autre. Comment elle allait pouvoir respirer la seconde suivante. Ne pas céder aux injonctions de la mort, voilà qui paraissait impossible. Pourtant, elle ne le pouvait pas. Premièrement, il y avait Joachim. Il était si malheureux... Il avait besoin de sa maman. Deuxièmement, il y avait Axel. À ce moment-là, elle était encore amoureuse d'Axel. Elle pensait encore qu'ils pourraient avoir un autre enfant, que la vie pourrait peut-être reprendre ses droits à un moment ou un autre. Et puis troisièmement, il y avait la promesse. La promesse qu'elle avait faite à Marie devant son petit cercueil.

  Chaque jour, chaque nuit. Chaque heure, chaque seconde. Chaque joie, chaque peine. Chaque espoir, chaque déception. À chacun de mes pas, mon cœur battra deux fois. Pour moi et pour toi. Pour que tu vives à travers moi cette vie que tu n'as pas eu la chance d'avoir.
  Chacune de mes respirations t'emmènera avec moi et me ramènera à toi. Chacun de mes sourires parlera pour toi. Et dans chacune de mes larmes, il y aura un peu de toi...
  Tu t'es battue comme une lionne pour vivre. Je te promets, Marie, que je ne te ferai pas l'affront d'être moins forte et moins courageuse que toi.

  Elle se souvenait encore des larmes de l'infirmière. Même le « croque-mort » des pompes funèbres avait cillé... Elle avait fait ce petit discours à haute voix sans même s'en rendre compte. Là, devant le cercueil ouvert de sa fille. Devant son petit corps inerte. Elle lui avait fait cette promesse vibrante d'espoir, vibrante de vie. Et jusqu'ici, elle n'avait pas su comment y renoncer. Elle n'était même pas certaine de vouloir y renoncer d'ailleurs... Au bout d'une semaine, elle avait fini par prendre son ordinateur et s'était assise devant le clavier. Cela faisait maintenant plusieurs jours qu'Axel faisait de même avec son piano et lui, ça semblait lui réussir. Pas qu'il avait beaucoup pleuré. Ni même montré de douleur insupportable. Mais, certes, il avait paru triste quand même. Et le piano plus que toute autre activité semblait l'apaiser. C'était là, dans leur salon dévasté, chacun devant un clavier, qu'ils avaient monté leurs forteresses. Il s'était coupé du monde avec sa musique, elle s'était coupée du monde avec ses mots.

  L'éternité en une semaine... -- 11 janvier 2011

  Je n'en reviens pas... Ça fait une semaine que tu es là-bas, une semaine que tu es sous terre, une semaine que je ne t'ai pas vue, ni serrée dans mes bras... Une semaine... Ce n'est rien une semaine et pourtant, cela me semble être une éternité.

  Je sais que c'est redondant, mais tu me manques ma puce, tu me manques tellement. C'est dur de vivre sans toi, c'est trop dur... Il y a des moments où je ne sais plus. Je ne sais plus si je vais vraiment y arriver, je ne sais plus si je suis vivante ou morte...
  Tu sais ma puce, j'avais tellement peur parfois... Peur que tu grandisses, peur que tu m'échappes... Je te voulais pour moi et moi seule. Je ne voulais pas qu'on puisse te faire de mal ! Et me voilà punie à travers toi ! Quelqu'un m'a accordé ma maudite prière de te voir m'appartenir. Tu seras ma fille pour l'éternité, mon vœu est exaucé. Aucun homme ne posera les mains sur toi, aucune dispute ne viendra jeter la discorde entre nous, aucun désaccord sur l'éducation des enfants que tu n'auras pas... Tu seras mon bébé pour toujours. J'ai eu ce que je voulais. Pourquoi alors, pourquoi est-ce que je donnerais ma vie pour que tu sois comme les autres ?!
  Ma fille, tu étais mon miroir, tu étais ma promesse de jeunesse, je me reconnaissais en toi, je voulais t'apprendre toute cette vie. Je voulais te montrer mon chemin de femme, te transmettre mes croyances, mes joies, mes espoirs, mon féminisme à moi. Mais te voilà dans la terre... C'est tellement injuste ! Aucun enfant ne devrait mourir ! Et cette horloge qui tourne, et cette vie qui continue... Pourquoi les aiguilles tournent-elles ? Où m'emmènent-elles ? Où diable puis-je aller sans toi...?
  Je t'ai promis de vivre... Je t'ai promis d'être forte. J'espère n'avoir pas fait cette promesse en vain. J'espère que jamais je ne te décevrais. Aujourd'hui, Papa, Joa et moi avons visiter une maison. Nous voulons déménager. C'est tôt sans doute. Tout le monde nous dit que c'est tôt, comme si qui que ce soit pouvait avoir la plus petite idée de ce que nous traversons... Mais tu comprends, je ne peux pas rester dans cette maison où tu es née. Je ne peux plus. Dès que je parcours la moindre pièce, tout me ramène au temps du bonheur. Je te revois dans ton transat, dans ton berceau... Et le cosy qui est posé là et qui n'a plus bougé... Et le tapis que je parcourais en long en large et en travers pour apaiser des pleurs et tes douleurs... Durant des heures entières, te souviens-tu ? Des heures et des kilomètres que nous avons parcouru sur ce tapis... Il y a des fois où je pourrais presque te sentir dans mes bras, sentir ton odeur... Tu me manques tant.
  Une semaine sans toi, une semaine que tu es là-bas et que je suis désespérément là. Une semaine, ce n'est rien, une semaine, c'est une éternité...

  À toi mon ange...

  Emma relit le message qu'elle a laissé sur son ordinateur. Tout a commencé là. Tout son univers a basculé le jour où elle a commencé à laisser ses doigts parcourir librement le clavier. Jamais, jamais ils n'avaient été libres. Jamais. Et là... Ces mots sont sa prison autant que son réconfort. Tantôt carcan, tantôt cocon, ils savent consoler ou blesser... Ils savent aimer ou haïr... Il savent, finalement, capter tout ce qu'elle garde dans sa tête, tout ce qu'elle n'ose pas balancer à la face du monde.
Soudain, le téléphone sonne. Emma sursaute. Elle déteste le téléphone. C'est comme une violation de son intimité, de sa tranquillité. Pourtant, elle va décrocher.
  — Madame Noreh ? l'alpague une voix désagréable.
  — Oui, c'est moi.
  — C'est le collège. Joachim s'est battu pour la cinquième fois cette semaine ! Vous devez venir, madame. Le principal veut s'entretenir avec vous.
  Eurk... Emma n'a aucune envie de voir le principal... Joa s'est battu... Encore !?
  — Bien sûr, j'arrive tout de suite.
  Elle raccroche, enfile sa veste, prend ses clefs de voiture. Heureusement qu'elle finissait tôt aujourd'hui. C'est bien le seul avantage des horaires décalés de l'hôpital. Le collège n'est pas très loin, mais elle doit tout de même prendre sa voiture pour s'y rendre. Vivre à la campagne oblige à faire quelques concessions. Et parmi celles-ci, le fait de ne pas avoir de collège dans le village où l'on vit. Elle parcourt les cinq kilomètres qui séparent son domicile du collège. Qu'a-t-il encore fait ? Que lui arrive-t-il à cet enfant ? Il pète complètement un plomb en ce moment ! Bien comme son père tiens ! Son père qui ne répond à aucun appel ni aucun message ! Pour un vendeur en téléphonie, c'est tout de même un comble de ne pas être joignable !
  Elle gare sa voiture en vrac sur le parking désert puis grimpe les marches qui mènent dans la cour. Le collège est un bâtiment récent, particulièrement beau. Le bois est au cœur de la construction et fait ressortir joliment les montagnes environnantes. On ne se croirait pas du tout dans un collège, mais plutôt dans un hôtel cinq étoiles perdu sur une montagne alpine. Emma aurait adoré aller dans un collège comme ça quand elle était petite ! Mais ses activités sportives ne lui avaient pas laissé beaucoup de choix et l'avaient contrainte à un établissement surpeuplé coincé en pleine ville entre un boulevard trop fréquenté et un poste de police.
  Elle déteste traverser la cour, surtout quand celle-ci est déserte. Des dizaines de fenêtres la narguent, là-haut. Tout le monde peut la voir remonter le bitume d'un pas rapide et Emma déteste être sous les regards. Elle avait aimé ça, autrefois, lorsqu'elle montait sur scène et qu'elle savait parfaitement ce qu'elle avait à faire. Mais aujourd'hui... cela lui donne la nausée plus qu'autre chose. Elle atteint enfin les portes vitrées du bâtiment, les ouvre d'un geste un peu trop impétueux et se dirige vers le bureau de la CPE.
  Joachim est là, assit sur une chaise, il a la tête baissée, son regard posé sur ses mains dont il remue les doigts, se grattant les ongles. Mme Racque, la conseillère principale d'éducation est une femme de petite taille, dodue, à la main grasse et au sourire surfait. Elle a les cheveux coupés très courts et de petites binocles rondes qui lui donnent une allure tout à fait ridicule. Néanmoins, elle ne manque pas d'une certaine autorité et Emma se ratatine lorsqu'elle lui lance un « Ah, vous voilà Mme Noreh ! » de circonstances. Joachim relève les yeux vers sa mère, puis les baisse aussitôt. Emma s'avance et sert la main de Mme Racque.
  — Qu'est-ce qui...? commence-t-elle avant d'être immédiatement interrompue par son interlocutrice.
  — Joachim a littéralement agressé l'un de ses camarades de cours pour un vulgaire morceau de papier.
  — Un morceau de papier ? s'étonne Emma.
  Elle se tourne vers son fils qui n'a pas daigné lever les yeux vers sa mère.
  — Comme je vous le dis ! se rengorge Mme Racque. Un bout de papier stupide. Le voici, d'ailleurs. Je le lui ai confisqué. Stevy lui aurait demandé de lui montrer et Joachim s'est jeté sur lui. Le pauvre garçon est parti avec les pompiers voilà une demi-heure ! Non mais, vraiment ! Nous étions dans de beaux draps pour expliquer à la famille de Stevy ce qui s'est passé !
  Emma se mord la lèvre bêtement. Stevy... Ouais, elle le connait le gamin en question ! Un vrai petit diable âgé d'au moins quinze ans car il a redoublé à de nombreuses reprises. Pas vraiment un enfant de cœur et elle a du mal à croire que Joa se soit frotté à ce genre d'individu pour un simple morceau de papier. Elle récupère l'objet du délit, puis Mme Racque les escorte tous les deux vers le bureau du principal. Heureusement, il s'agit d'un homme intelligent et avenant. Lorsqu'elle rentre dans le bureau, Emma est tout de suite mise à l'aise par le sourire indulgent de M. Hole. C'est un homme assez grand, bien portant, vêtu invariablement d'un costume gris et arborant toujours une barbe naissante qui lui donne un petit air négligé. Il a de petites lunettes qui, curieusement, mettent en valeur la vivacité de ses yeux bleus.
  — Merci Viviane, vous pouvez nous laisser, envoie-t-il d'office à la CPE qui, dans une moue indignée, referme la porte. Asseyez-vous Mme Noreh.
  Emma prend place sur l'un des sièges qu'il vient de lui désigner et fait signe à Joachim de s'asseoir sur le second. M. Hole s'assoit à son tour, croisant les mains au-dessus de son bureau. Un silence pesant s'intalle dans la grande pièce un rien surchauffée. Emma sent sa nervosité revenir au triple galop.
  — Écoutez M. Hole..., tente-t-elle avant d'être interrompue d'un geste par le principal.
  Lui n'a pas quitté Joachim des yeux et le jeune garçon ne fait que contempler ses mains depuis qu'ils sont arrivés ici.
  — Joachim..., l'alpague doucement M. Hole.
  Le gamin relève les yeux. Emma se sent agacée. Joa ne semble pas le moins du monde mal à l'aise, ni attristé, ni apeuré... Il paraît s'ennuyer profondément... Comme son père, songe-t-elle. Depuis quelques temps, elle remarque que Joachim et Axel se ressemblent bien plus qu'elle ne se serait jamais imaginé et elle ignore encore si cela l'émeut ou l'agace au plus haut point. D'autant plus qu'ils ne sont plus fichus de s'adresser la parole sans s'agresser l'un l'autre à la maison...
  — Je ne sais pas ce qui t'arrive mon garçon, mais il va falloir te reprendre, continue le principal. Ces derniers temps, toute ta famille a été bouleversée par un événement terrible et l'on peut comprendre que cela te contrarie. Mais pense à ta maman ! Comme ce doit être dur pour elle. Tu lui rajoutes des souffrances et des difficultés tout à fait inutiles, mon garçon. Tu devrais plutôt l'aider.
  Joachim ne réagit pas. Ses yeux pâles se sont perdus quelque part, loin, très loin en dehors de lui-même. Emma aurait voulu lâcher un soupir, mais elle se retient. Pas devant le principal ! Joa a toujours eu cette attitude lointaine. Il a toujours été enfermé dans un monde qui ne ressemble à rien de ce qu'elle connaît. Elle l'a emmené voir des psys, des médecins... À chaque fois c'est la même chose. Il y a quelque chose d'évident, mais quoi...? Ce gamin n'a jamais rempli les cases... Et il arrive parfois à Emma de se demander comment elle peut élever un enfant pareil. Comment elle peut guider un môme qu'elle ne comprend pas...?
  — Cela fait plusieurs fois que tu te retrouves dans mon bureau, reprend M. Hole, sans doute beaucoup plus habitué au mutisme de ses élèves que ne l'est Emma. Aujourd'hui, c'est allé très loin et pour des broutilles qui plus est. Il n'y aura pas de prochaine fois, c'est bien clair Joachim ?
Joa hoche la tête.
  — Si tu devais encore te battre, je me verrais contraint de t'expulser temporairement de l'établissement. Pour l'heure, je me contenterais de te mettre un avertissement de conduite et deux heures de colle. On est bien d'accord Joachim ?
  Il hoche à nouveau la tête. Emma s'agace.
  — Tu peux répondre à voix haute, s'il te plaît Joachim ? lance-t-elle sèchement.
  — Oui, monsieur, s'exécute son fils.
  Il a toujours sa voix d'enfant et cela contraste étrangement avec son allure d'adolescent boutonneux.
  — Je suis vraiment désolée, M. Hole, lâche alors Emma. Joa n'est pas un mauvais garçon mais ces derniers temps...
  Le principal lève les mains en signe d'apaisement.
  — J'imagine aisément, Mme Noreh, ne vous en faites pas. Mais il y a des règles et tout le monde y est soumis. D'ordinaire, je n'attends pas aussi longtemps avant d'expulser un élève, mais étant donné les circonstances, je suis prêt à faire des efforts. À condition que notre jeune garçon ici présent en fasse également.
  — Tu as entendu Joachim ? l'alpague Emma.
  Celui-ci se remet à hocher la tête avant de se souvenir de parler à voix haute. Ce n'est pourtant qu'un chuchotement qui sort de sa bouche.
  — Oui...
  Le principal est manifestement satisfait et en quelques minutes, ils se serrent la main et sortent du bureau. Emma est soulagée autant qu'agacée.
  — Allons, à la maison ! dit-elle à son fils tandis qu'ils traversent les couloirs du collège.
  Dans la voiture ils n'échangent pas un mot. Emma fait la tête. Elle sait que c'est puéril, mais il l'agace tellement. Bon sang, il a douze ans ce gosse, ne pourrait-il pas se comporter un peu mieux ? N'a-t-on pas quelque vague notion de bien et de mal à cet âge-là ?! Et l'autre abruti d'Axel qui ne répond pas à ses messages ni à ses appels. Elle consulte l'heure du tableau de bord. Dix-neuf heures trente, parfait ! Il devrait être rentré. Elle gare la voiture devant la maison et lorsqu'elle en sort, un étonnant silence pèse sur la rue. Emma fronce les sourcils. N'est-il donc pas rentré ? Axel est insupportable avec son piano et pourtant, en l'occurrence, elle se sent totalement déstabilisée de ne pas l'entendre. Et puis Joachim est insupportable avec sa violence et ses livres. Et elle-même ? Est-elle insupportable à sa manière ? Une pensée fugace mais violente l'étreint soudain : elle est en train de perdre sa famille. C'est si évident... Ils rentrent. Le salon est vide, aucune trace d'Axel. Sa veste n'est pas suspendue à la patère, ses chaussures ne sont pas là... Il n'est pas rentré.
  — Dans ta chambre, Joachim, lâche-t-elle. Nous parlerons durant le dîner. Tu es puni.
  Le jeune garçon s'en va sans rien dire. Il aurait pu hausser les épaules que l'effet aurait été le même sur sa mère. Elle boue littéralement. Un indifférent, c'était déjà de trop, mais alors deux ! Qu'Axel s'amuse à jouer les fantôme, ça le regarde. Mais Joa...? Non ! Elle ne peut pas le laisser faire. Elle est sa mère, elle doit l'éduquer, elle est responsable de ce qu'il deviendra. Et se battre au collège, risquer l'expulsion, c'est non. Ce n'est absolument pas possible. Tout en ruminant ses sombres pensées, elle envoie encore un message à Axel, puis prépare le repas. Quelque chose de simple et rapide ce soir, elle n'est clairement pas d'humeur à faire la cuisine. Une soupe de légumes avec du pain, ça ira très bien. Elle se retrouve obligée d'allumer la télé pour éviter que ses pensées ne divaguent pendant qu'elle coupe les légumes. Elle se sent tellement en colère... Après Axel qui n'est toujours pas rentré et qui l'ignore superbement, après Joa qui se comporte comme un voyou, après la CPE qui n'est décidément qu'une grosse vache arrogante, et même après le principal et ses airs affables, après le monde entier en vérité... Et voilà que je repense à Marie... Mais pourquoi diable la mort de sa fille la met dans un état de colère aussi violente ?
  Le dîner se déroule dans le silence le plus absolu. Joachim ne s'est pas fait désirer lorsque sa mère l'a appelé, mais depuis qu'ils se sont attablés, ils n'échangent pas un mot. Emma sait pourtant, qu'elle devrait lui parler de cette violence qu'il a en lui. Elle sait qu'elle devrait au mieux faire un geste vers lui, le serrer dans ses bras, au pire le réprimander. Elle doit au moins l'encourager à parler, lui montrer qu'elle s'intéresse à lui, à son éducation, son avenir... Et pourtant, elle reste silencieuse. Voilà que je deviens indifférente moi aussi, songe-t-elle amèrement. Pourquoi est-ce si dur de parler à son fils ? Pourquoi n'en a-t-elle pas le courage ? Il attend quelque chose, c'est évident. Il mange lentement, les yeux baissés... Et elle, elle ne quitte presque pas son portable depuis lequel elle a passé trois coups de téléphone et envoyé cinq messages à Axel qui n'est toujours pas rentré. Une heure qu'il devrait être là pourtant... Est-elle plus inquiète ou en colère ? Elle ne saurait le dire. Elle se sent inquiète et cela la met en colère. En colère après lui de n'en avoir rien à fiche, en colère après elle-même de ressentir de l'inquiétude.
  — Papa n'est pas là ? lâche soudain Joachim comme s'il s'apercevait de l'absence de son père à l'instant même.
  — À l'évidence, non, grince Emma.
  Son fils baisse à nouveau les yeux vers les morceaux de pain qui sont restés dans son assiette. Il en titille un du bout de sa cuillère et le mange. Puis il relève les yeux vers sa mère. Elle tente de l'ignorer tout en se giflant intérieurement d'avoir cette attitude.
  — Il est bizarre papa en ce moment, marmonne Joachim.
  — Pas plus que certains jeunes garçons que je connais ! persifle-t-elle.
  Mais pourquoi n'est-elle pas capable d'avoir une discussion posée et bienveillante avec son gosse, bordel ? Elle ferme les yeux un instant et inspire profondément. Calme-toi !
  — Pourquoi tu t'es battu aujourd'hui, Joachim ? demande-t-elle alors le plus calmement possible.
  Le gamin baisse la tête et se remet à jouer avec ses morceaux de pain. La patience d'Emma est en chute libre...
  — En général, une question suppose une réponse, grince-t-elle.
  — Stevy s'est moqué de moi et il voulait me voler le dessin de Marie.
  — Le dessin de Marie ?
  Emma a écarquillé les yeux. De quoi parle-t-il ? Elle se penche et plonge la main dans son jean, en ressortant le morceau de papier chiffonné que lui a remit la grosse vache de CPE. Elle le déplie fébrilement. Un joli soleil d'un jaune criard, de l'herbe verte fluo et des nuages roses... Pas de doute, il s'agit d'un dessin fait pour Marie. Elle aimait tellement les couleurs et son frère se pliait bien volontiers à ce jeu. Il dessinait pour elle, juste pour voir ses grands yeux bleus s'écarquiller devant les couleurs et ses petites mains battre de plaisir l'une contre l'autre.
  — Pourquoi l'as-tu emmené au collège ? demande Emma, tentant d'étouffer un sanglot.
  Il hausse les épaules.
  — J'avais envie de l'avoir près de moi.
  Emma se mord la lèvre pour éviter de dire quelque chose qu'elle regretterait. Elle a autant envie de l'engueuler que de le serrer dans ses bras.
  — Je comprends, finit-elle par lâcher, faisant un effort qu'elle ressent comme surhumain. Mais tu devrais garder ce dessin en sécurité dans ta chambre. Si tu le perdais...
  Elle préfère ne pas terminer sa phrase. Jusqu'à aujourd'hui, elle ignorait totalement l'existence de ce dessin, mais maintenant, voilà qu'elle se sent attachée, liée à cette bête feuille de papier comme si elle contenait tout l'or du monde. Joachim acquiesce et se détend un peu. Emma n'ajoutera rien sur la bagarre d'aujourd'hui et il le sait. Il termine rapidement ses morceaux de pain imbibés de soupe et se lève pour débarrasser et apporter les desserts. Un yaourt chacun, ça fera bien l'affaire. Ses parents ne sont pas très doués pour faire les courses en ce moment... Pourtant, avant, ils les faisaient toujours ensemble. Tous les mardis soirs, c'était leur rituel. Curieux, non ? Joachim avait souvent été mal à l'aise en les voyant se bécoter dans les rayons comme des adolescents en chaleur. Aujourd'hui, il réalisait avec amertume qu'il regrettait cette époque.
  — Tout de même, je trouve que papa est bizarre en ce moment, insiste-t-il.
  Emma soupire bruyamment en ouvrant son yaourt.
  — Joachim, s'il te plaît, le réprimande-t-elle. Ce n'est pas à toi de juger ce qui est bizarre ou non chez ton père.
Il n'insiste pas. Pourtant, elle sait qu'il doit en avoir gros sur le cœur pour avoir eu l'audace d'aborder le sujet à deux reprises. Ce n'est pas son genre. Mais là, ce soir, elle n'est vraiment pas d'humeur à discuter de ça. Pour être honnête, ce soir ou plus tard, elle n'est pas du tout d'humeur à aborder ce sujet-là avec son fils. D'autant plus qu'elle ne saurait même pas quoi lui répondre. Oui, Axel est "bizarre" en ce moment. Oui, il a changé. Oui, il est différent. Et oui, c'est en partie de sa faute. Des souvenirs de ce jour-là lui sautent à la gorge. C'est incroyable comme c'est difficile d'annoncer à son époux que sa fille est morte. Un peu comme ce soir, il n'avait pas été fichu de répondre à son téléphone portable pour qu'ils apprennent la nouvelle tous les deux ensemble. Les voilà qui s'étaient retrouvés séparés par trente kilomètres et un monde entier de dévastation intérieure. Emma avait été reçue toute seule par les médecins. Emma avait appris toute seule qu'elle ne reverrait plus jamais sa petite princesse. Et quand Emma avait suffisamment émergé du champ de ruines qu'était devenue son âme, elle avait pris sa voiture, incapable de rester en place plus longtemps, et s'était dirigée à toute allure vers leur maison. Elle y avait trouvé Axel qui se préparait à toute vitesse pour venir à l'hôpital. En la voyant débarquer, il avait fait une drôle de tête.
  — Je sais, je suis en retard, je suis désolé, avait-il dit avec empressement. Ce fichu réveil... où est la petite ? Tu as vu les médecins ? Qu'est-ce...
  Emma l'avait repoussé dans le salon et avait claqué la porte. Joachim n'était pas là, mais elle ne voulait pas que leur conversation s'entende dehors. Les petites maisons de bourg ont cet inconvénient d'être particulièrement collées les unes aux autres. Elle lui avait attrapé le bras et l'avait pressé de toutes ses forces. Puis elle avait plongé dans ses yeux bleus.
  — Tout est terminé. Elle est morte. Marie est morte.
  Il y avait eu un grand silence. Un étonnant silence. Axel n'avait pas pleuré. Du moins, pas devant elle. Ils avaient appris cela le matin et le soir-même, ils choisissaient déjà le cercueil de leur fille dans un foutu catalogue de pompes funèbres. Emma ne s'expliquait pas exactement pourquoi, mais ce catalogue vantant les mérites et les qualités de telle ou telle boîte mortuaire lui fichait encore des nausées tenaces. C'est après que la colère était montée. Le lendemain, lorsqu'elle s'était mis en tête de ranger les affaires de la petite. Elle avait ouvert l'armoire et commencé à entasser dans un carton qu'elle avait déniché elle ne savait même plus où. Puis en s'apercevant que le carton était trop petit pour tout contenir, elle avait été prise d'une rage folle et s'était mise à balancer les affaires par terre. Sans doute avait-elle crié parce qu'Axel était entré dans la chambre, affolé. Il l'avait attrapée par les mains pour la stopper.
  — Emma ! avait-il crié à son tour. Mais qu'est-ce que tu fais ?
  — Je range, ça ne se voit pas ?
  — Mais enfin, tu feras ça plus tard ! Marie... enfin, elle n'est même pas enterrée encore...
  Emma avait regardé autour d'elle. Ses jouets étaient encore éparpillés, son lit était défait... C'était quand la dernière fois qu'elle y avait dormi ? Comme un zombi, elle avait titubé jusqu'au lit d'enfant et s'était saisi de l'oreiller qu'elle avait pressé contre son visage pour essayer de percevoir l'odeur de sa fille. Elle était tombée à genoux. Axel s'était précipité vers elle.
  — Allons, on va ranger tout ça, on prendra le temps de trier plus tard.
  — Non, avait-elle soufflé. Il faut que ça disparaisse. Je ne veux plus jamais d'autre enfant, je ne veux plus jamais voir une petite robe de toute ma vie, je ne veux plus voir ses affaires dans cette armoire...
  — Emma...
  — Mais tu ne comprends donc rien ? avait-elle hurlé. T'es si con que ça ? Je ne veux plus les voir ces trucs, plus jamais ! Je ne veux plus que cette chambre existe, je ne veux plus...!
  Elle avait suffoqué elle-même devant l'ampleur de sa colère et son époux n'avait su que rester silencieux, comme effrayé.
  — Fous-moi la paix, Axel, avait-elle finalement lâché. Je te hais.
  Elle s'était relevée, avait balancé l'oreiller dans le lit et était sortie.
  Finalement, aujourd'hui, les affaires de Marie étaient toujours rangées dans l'armoire. C'était lui qui les avait rangées. Lui. Axel. Lui qu'elle avait cru incapable d'approcher un vêtement sans se brûler ! Lui qui n'avait jamais plié ou repassé de sa vie. Il avait tout replié, et tout rangé comme c'était avant. Avant ce putain de jour. Mais depuis, il s'était plongé dans le piano tandis qu'elle ruminait sa colère, sa douleur et l'injustice de la vie. Et ils ne s'étaient plus jamais touchés, plus vraiment approchés et avaient encore moins discuté. Ils s'étaient contentés de vivre l'un à côté de l'autre, comme des étrangers en colocation forcée. Et cela lui était tellement douloureux. Elle n'avait remarqué que récemment qu'il buvait beaucoup le soir, qu'il mangeait moins. Ah ça... Ils passaient soudain un budget incroyable dans l'achat d'alcools en tout genre. Mais comme ils ne faisaient plus jamais les courses ensemble...
  Joachim est au lit depuis seulement une demi-heure lorsque le téléphone se met à sonner. Emma s'y précipite et tombe... sur son beau-frère. Elle en aurait hurlé si seulement elle en avait eu la force. Écouter le babillage du frère d'Axel n'a rien de bien sorcier toutefois et étant donné que leurs relations n'ont pas été au beau fixe ces derniers temps, Emma décide de faire un effort. Cela dure une éternité. Une véritable éternité avant qu'elle ne se décide à raccrocher. Quand elle se libère enfin de cet insupportable paltoquet, elle tente pour la énième fois de joindre son mari. Cette fois-ci, elle profite de l'absence de son fils et hurle toute son exaspération dans le répondeur. Puis elle se laisse choir devant son ordinateur. Écrire... Il lui faut écrire à sa fille, ou elle sombrera, c'est certain.

  Les marchands du Temple -- 12 février 2011

  Il y a vraiment des gens qui ne respectent rien ! Et le pire, c'est qu'ils sont tellement idiots qu'ils disent du mal sans même s'en rendre compte ! Et ta mère n'est pas plus fine puisqu'elle supporte sans rien dire avant de râler dans le dos de ces personnes ! Je me maudis des fois ! Je suis écœurée par le comportement de ton oncle et écœuré du mien également. De mon incapacité à réagir, à répondre, à parler, à gueuler ! Pourquoi, pourquoi ai-je passé cinquante-six minutes à écouter les âneries que me servait ton oncle ?! Pourquoi n'ai-je pas au moins inventer une connerie d'excuse bidon pour me défiler ?! Vraiment, je ne comprends pas ! Peut-être imaginais-je qu'il changerait, qu'il accepterait de me parler gentiment ou que le fait qu'il appelle était une invitation à faire la paix... Je me suis bien trompée !

  Je suis désolée ma puce mais je suis vraiment écœurée aujourd'hui. Écœurée de tout. Le week-end dernier, nous avons été au Puy-en-Velay pour essayer de te trouver une statuette de la Vierge Marie. Elle est un peu la sainte patronne de tous les parents désenfantés, de tous les enfants morts trop tôt, de toutes les mères qui pleurent leur enfant... Et je me sens proche d'elle depuis que tu es partie. Je voulais qu'elle t'accompagne sur ta tombe. Oh bien sûr, je sais qu'il n'y a pas besoin d'une grosse statue onéreuse pour ce faire, mais je trouve ta tombe tellement triste... De la terre, de la terre, des cailloux... Et cette petite croix en bois fané... Je suis désolée mon papillon, mais nous n'avons vraiment pas les moyens de mettre deux mille euros dans une stèle en marbre... Bizarrement, nous n'avions pas compté "enterrement de notre fille" dans les plans d'épargne. Comme tout le monde, nous étions tournés vers l'avenir. Comment pouvions-nous savoir que notre avenir serait enterré avant même d'avoir pu éclore ? L'on me dit pourtant que ta tombe est jolie, "fraîche" et qu'il y a beaucoup de douceur et d'amour. Je ne me rends pas compte je crois. Comme on dit : à force d'être dans la forêt, on ne voit plus les arbres. Je suis désolée d'être autant obnubilée par l'entretien de ta tombe alors que franchement, ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est que je pense à toi, que tu reposes en paix, que tu sois bien là où tu es, peu importe où. Malheureusement, pour les gardiens du Temple Chrétien, les valeurs de la Bible semblent s'être depuis longtemps effacées au profit de l'argent. Il est tout-puissant en ce monde, malgré les préceptes de celui qui nous a offert la foi. Et qui nous conduisait vers la simplicité d'une vie sans artifice. Alors voilà ma puce... tu n'as qu'une petite vierge d'à peine dix centimètres... Mais c'est déjà ça. Le reste était beaucoup trop cher pour nos portes-monnaies déjà bien anorexiques. J'ai également vu de grands anges qui auraient été tellement beaux sur ta tombe pour la décorer un peu et exprimer ta pureté d'enfant partit trop tôt. Mais à cinquante euros l'ange, je ne pouvais pas me le permettre. Tout ce business autour des morts me dégoûte ! C'est vraiment immoral de faire trinquer les gens à ce point-là. On sait que de tout temps et quoiqu'il arrive, les gens naîtront et mourront. Alors autant faire monter les prix puisqu'on est sûr qu'ils achèteront. C'est juste odieux... et écœurant !

  Et puis bon... ton oncle qui me sort que les médecins ont perdu leur temps avec toi, qu'ils auraient pu consacrer ce temps-là à quelqu'un qui avait « plus de chances » ! Mais c'est ahurissant de dire des choses pareilles ! C'est juste ignoble ! Et de me le dire à moi, ta maman, à moi qui t'ai vue te battre et perdre... mourir... Je le déteste ! J'aimerais bien lui demander, selon lui, combien de temps les médecins devraient accorder à la vie de son fils ! Croit-il donc qu'il laisserait son enfant mourir dans l'indifférence la plus totale ?! Croit-il donc qu'il accepterait que tout n'ait pas été tenté pour le sauver ? Les gens ignorent de quoi ils parlent, mais ça ne les empêche pas d'avoir leurs petites opinions pourries ! Et de faire mal par la même occasion. Bande de cons ! Et puis selon lui, on fuit en voulant déménager, et puis le fait que tu sois née à la maison, ce n'est pas une raison, il fallait y penser avant ! Bien évidemment ! Lui, il pense sans doute à tout. Je suis en colère après cet homme. Je ne supporte pas ce comportement, cela me donne juste envie de vomir.

  Et puis il y a mes parents. Je ne sais trop qu'en penser. Je me sens désespérément seule en ce moment. Ils sont tous venus en catastrophe à l'annonce du décès de ce bébé qu'ils n'avaient ni connu ni désiré. Ils ont pleuré quand ils ont vu la toute petite boîte qui renfermait ce si petit corps. Ils ont marché vers le cimetière avec nous, ils ont offert des fleurs, comme tout le monde. Et puis ils sont repartis comme ils étaient venus. Trois ans que je n'avais pas vu mon père et voilà qu'il est de nouveau là-bas, que tout est « comme avant ». Mais « comme avant », ça n'existe plus pour moi, et ça n'existera jamais plus. Je crois que je ne reverrai mon père que le jour de son propre enterrement... Parce que s'il faut que j'enterre un de mes enfants pour qu'il daigne se déplacer, alors non merci ! Qu'il y reste dans son coin. Et moi, et bien je n'ai qu'à me convaincre que je ne suis pas vraiment sa fille, ou alors que je comprenne qu'il a d'autres chats à fouetter que de se dire « tiens, je vais aller voir ma fille qui vient de perdre son enfant, comme on s'est toujours bien entendu, ça l'aidera peut-être... » Je peux tout lui pardonner, mais je ne peux pas changer ce qu'il est et il est évident qu'il n'a pas envie de venir. Alors tant pis ! Qu'il y reste !

  Quant à ta grand-mère, je sais qu'elle est très occupée. Mais mince ! Est-ce si compliqué de se rendre compte quand sa fille a besoin d'aide ? Est-ce si compliqué de ne pas me faire sous-entendre que la souffrance d'une de ses copines qui a d'obscurs problèmes de garde avec ses enfants est plus importante que ma souffrance à moi !? Que suis-je donc à leurs yeux ? Se rendent-ils compte de la chance qu'ils ont d'avoir tous leurs enfants autour d'eux ? Faut-il donc qu'ils m'enterrent pour comprendre !? Pourquoi ne se rend-on compte de ce qu'on a que lorsqu'on le perd...?

  C'est officiel, ma puce : tu es morte. Depuis hier, c'est marqué, inscrit, tamponné sur notre livret de famille. Acte de décès numéro sept pour dire que tu t'es éteinte le trente-et-un décembre... Et mes parents seraient-ils au courant ? Non ! Penseraient-ils que j'ai besoin de soutien ? Bien sûr que non ! Mais bon sang ! Des problèmes de garde, ça se règle, ça s'arrange, ce n'est pas inéluctable ! Mais toi, tu es morte, tu ne reviendras pas ! Il ne suffira pas de payer une fortune un avocat pour te revoir. Je ne te reverrai plus jamais ! Le comprennent-ils ces gens ? Alors merde !

  Bon sang ma puce... tant de colère, de rancœur et de douleur que je t'adresse... Mon petit papillon blanc... J'en suis bien désolée. Je me sens de moins en moins à la hauteur. Ce moment du deuil est terrible. Au moins au début, j'avais le droit d'appeler, de parler, de craquer. Mais maintenant, c'est bon. Tout le monde passe à autre chose et personne ne comprend que moi, je ne peux pas encore. Que tu es trop là encore. Je me promène avec un petit fantôme caché au creux de mon coeur et de mon âme. Et je crois que les gens ne comprennent pas que je ne le cache pas. C'est indécent, tu comprends, de parler de la mort dans notre société. Mais à vrai dire, j'en ai rien à foutre ! Leur indécence, ils peuvent se la foutre au cul. Je refuse d'avoir honte de toi. Je refuse de devoir étouffer ma peine pour contenter une société arbitraire. Tu es là. Point.

  Pardon pour tout ça.
Je t'aime. Tu me manques tant.
Rien qu'à toi mon ange...
Maman.

  C'est si facile d'écrire... Cela ne requiert aucun effort particulier. Il lui suffit de laisser courir ses doigts sur le clavier et il fait le reste. Elle a parfois l'impression d'être un pianiste. Elle se laisse emporter par les mots comme Axel se laisse emporter par les notes. Finalement, ils ont chacun leur bulle. Alors pourquoi n'est-elle pas capable de le comprendre ? Et pourquoi lui l'ignore-t-il de la sorte...? Sincèrement, Emma n'a aucune envie de réfléchir à la question ce soir. Elle est fatiguée, lasse, et l'absence d'Axel commence à faire un gros trou dans son cœur meurtri. Elle a peur. Elle le sait, mais elle le refoule aussi loin que possible. Elle s'allonge sur le canapé, espérant réussir à faire un peu le vide, et s'endort ainsi, serrant son portable dans la main.

 

© Marie Nadézda - 2015

 

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18 juin 2015

Chapitre 3 - Colère

  De la musique, des amuse-gueules et de l'alcool à gogo, ils n'ont vraiment pas fait les choses à moitié ! Ce n'est pourtant que l'ouverture d'une boutique, rien de transcendant. Mais ils veulent faire du bruit. Il faut que les clients le voient, il faut que la concurrence le voit. Que cette boutique soit ouverte à perte, on s'en fiche pas mal, n'est-ce-pas ! Ce qui compte, c'est le paraître. Et avoir deux boutiques dans une même ville, cela donne une impression de gloire, de fortune, de puissance... Les hommes aiment la puissance. Ils ne savent pourtant pas quoi en foutre, ils ne savent probablement pas même à quoi cela ressemble. Mais ils la briguent toute leur vie. Voitures, maîtresses, position sociale, maison, boulot, argent... Tout est sujet à puissance. Finalement, songe Axel en buvant avec plaisir un mousseux dégueulasse mais qui monte vite à la tête, nous sommes toujours des gosses. Nous sommes toujours ces mêmes marmots qui font le concours de celui qui pisse le plus loin, culotte sur les chevilles et cul à l'air. Pas étonnant que les nanas tirent les ficelles !
  Il est assit à une table recouverte d'une nappe en papier blanc. Enfin... anciennement blanc, parce que la soirée étant ce qu'elle est, les tâches et morceaux arrachés sont maintenant plus nombreux que les endroits restés immaculés. C'est assez dévergondé pour une soirée d'ouverture. C'était assez classe au début. Lorsque les clients étaient invités à y participer et que les patrons étaient là. Discours solennel, lever de verres, discussions légères, salutations distinguées... Tout y était. Et puis les clients sont partis, car la soirée ne devait pas durer au-delà de vingt-et-une heures trente. Puis les patrons sont partis qui avec sa femme au téléphone, qui en communication avec le super-boss, qui discutant du lieu où il retrouverait sa maîtresse. Axel avait été chaudement félicité. Il faut dire que depuis un mois, il passait tout son temps au magasin et avait fait grimper les ventes de trente pourcents. Comment ? Il l'ignorait. Mais il fallait croire que le chagrin qu'il refoulait en lui lui conférait le pouvoir de séduire le client. Il avait été promu et était maintenant responsable de magasin. Il avait failli envoyer un sms à Emma pour le lui annoncer lorsqu'il avait vu la profusion d'appels en absences et de messages furibonds de sa femme. Il n'avait pas osé la déranger dans sa colère. C'est quelque chose qu'il vaut toujours mieux régler avec soi-même !
  Après la fermeture de la boutique, il y avait deux ou trois clients habitués qui étaient restés, ainsi que des employés et un fêtard avait dû lancer l'idée d'une prolongation. Tout le monde avait accepté. Et Axel se retrouve à moitié affalé sur la table à se siffler verre sur verre en espérant qu'on l'oublie gentiment. Il ne sait pas encore trop comment il va rentrer... S'il avait encore l'impression de pouvoir prendre sa voiture il y a de ça deux heures, ce n'est plus le cas maintenant. Après s'être payé une honte cuisante en tombant lourdement sur une table sous les rires des convives, il restait maintenant assis bien sagement.
  — Alors, promu ? lance une voix enjouée non-loin de lui.
  Il se retourne. Vanille, sa collègue, s'approche de lui, un verre à la main. Elle est petite, plutôt rondelette, les cheveux châtains et de grands yeux marrons. Sur son visage s'étendent un tas de tâches de son qui lui donnent une drôle d'allure juvénile. Elle sourit, mais son regard est étrangement froid.
  — Et oui, promu..., lâche-t-il. Mais promis, je ne suis pas passé sous le bureau !
  Elle semble un instant interloquée, puis elle éclate de rire.
  — Ça m'étonnerait que Gachin soit branché gars de toute façon !
  — Pourquoi ? Tu as déjà essayé ?
  Vanille rit à nouveau. Elle a les joues roses et ses yeux brillent. Elle aussi doit avoir un peu trop bu. Elle s'approche de lui et tire une chaise pour s'asseoir.
  — Au cas où tu ne l'aurais pas encore remarqué, je suis une femme, roucoule-t-elle.
  Axel termine son verre d'une traite. Vanille est lourde comme fille et il le sait bien. Tous les jours elle lui demande tel ou tel conseil, de l'aide pour ceci ou cela... Tous les jours elle veut manger avec lui. En fait, s'il y réfléchit bien, cela dure depuis six ans. Depuis qu'il a commencé ce job et qu'ils sont devenus collègues. Au début, il n'y prêtait guère d'attention. Mais ces derniers temps, c'est devenu plus compliqué. Non qu'il se sente attiré par elle, ni par aucune femme d'ailleurs, mais il perçoit d'autant plus nettement son harcèlement qu'il ne se sent plus du tout la force de garder sa carapace intacte.
  — J'ai remarqué, Vanille. D'ailleurs, si tu avais été un garçon, tes parents t'auraient sans doute appelé Chocolat.
  Elle fait la moue. Un point pour moi ! songe Axel, ravi. Vexer Vanille est toutefois assez facile. Lui faire lâcher prise, c'est encore autre chose. Et là, il a la tête qui tourne et se sent pâteux. Il attrape son portable et songe à chercher le numéro d'une compagnie de taxis quand il s'aperçoit qu'elle s'est suffisamment rapprochée de lui pour poser ses deux mains sur ses cuisses.
  — Tu cherches quoi ? demande-t-elle en se penchant sur l'écran du smartphone d'Axel.
  Axel la regarde dans les yeux tout en appuyant sur ok google.
  — Compagnie de taxis, articule-t-il dans l'appareil.
  De nouveau, Vanille éclate de rire et Axel reporte son attention sur l'écran de son appareil. Est-ce seulement possible qu'il y ait autant de compagnies de taxis dans les environs ?! Il fait défiler la liste avec son doigt.
  — Je peux te ramener si tu veux, propose sa collègue.
  Axel ne relève même pas les yeux de son téléphone.
  — Ne m'en veux pas, mais je ne suis pas sûr que tu sois en état de conduire, lui rétorque-t-il.
  — Dit-il alors que lui-même est saoul comme un cochon, râle-t-elle.
  Cette fois, Axel lâche son écran des yeux. Vanille a un vague sourire ironique sur les lèves et s'est rapprochée dangereusement de lui.
  — Au moins, j'en ai conscience, moi, lâche-t-il.
  Vanille se redresse, comme soudain prise d'une émotion trop intense pour elle. Sans qu'Axel ait pu réagir, elle colle ses lèvres aux siennes dans un baiser langoureux. Il la repousse.
  — Ça va pas, non ?
  — Oh Axel, arrête de me repousser sans cesse ! supplie-t-elle. Je sais que ça va pas avec ta femme...
  L'humeur d'Axel s'assombrit. De quoi elle se mêle celle-là ? Elle est capable de capter le moindre signe de difficultés conjugales mais pas le fait qu'il ne soit pas le moins du monde attiré par elle ?! Vanille raffermit sa prise sur les avant-bras d'Axel et enfouie son visage dans son cou, y déposant une série de baisers tendres et rapides. Axel se raidit. À quel foutu moment n'a-t-il pas été clair ? Et en même temps... Cela fait si longtemps que personne ne l'a embrassé. Que personne ne lui a témoigné de l'affection... Il se mord les lèvres et ferme les yeux tandis que Vanille passe ses mains sur ses épaules et le long de son dos, tout en continuant de l'embrasser. L'image d'Emma apparaît soudain à Axel. Son visage si délicat, ses grands yeux tristes, délavés par les larmes qu'elle a versé et versé et versé encore sans discontinuer ces dernières semaines. Il pose ses mains sur les épaules de Vanille et la repousse suffisamment violemment pour la faire trébucher. Elle s'étale par terre.
  — J'ai dit non ! l'admoneste-t-il. Tu ne m'intéresses pas, Vanille. Je suis amoureux de ma femme.
  — À d'autres ! lui jette-t-elle tandis que sa bouche se tord dans un rictus mauvais. J'ai entendu ce que tu as raconté à Nico. Emma ne t'aime plus depuis la mort de votre fille et tu le sais très bien.
  — Ferme-la !
  Axel s'est levé et a serré les poings. Il sent tout son corps bouillir d'une violence insupportable, d'un besoin de cogner quelque chose ou quelqu'un.
  — Hé là ! Qu'est-ce qui se passe ici ?
  Axel fait volte-face. C'est son second collègue et ami, Nicolas Nauher qui s'approche. Axel se détend.
  — Rien ! élude-t-il. Vanille allait partir.
  Nico laisse son regard s’appesantir sur Vanille qui se relève, tentant de prendre un air digne.
  — C'est ça, j'allais partir, crache-t-elle. Mais toi, mon petit gars, tu ne perds rien pour attendre !
  Elle tourne les talons furibonde. Axel lâche un soupir à mi-chemin entre l'agacement et le désespoir. Cette fille est une garce, certes, mais alors en ce moment, il ne voit vraiment pas comment gérer ces excès. Il se penche par-dessus la table pour attraper une bouteille dans laquelle se trouve un reste de champagne. Il le fait couler dans sa coupe et l'avale d'une traite. Nico prend une chaise et s'assoit.
  — Tu ne crois pas que tu devrais y aller mollo ? demande-t-il. Tu as bu combien de verres ?
  Axel hausse les épaules.
  — J'ai pas compté et j'crois pas que ça te regarde.
  Nico sourit. Il est grand, les cheveux noirs coupés courts et les yeux sombres, il est toujours très propre sur lui et sa voix grave fait frémir les dames. Il est d'ailleurs pacsé depuis trois ans à une charmante jeune femme, un peu fade au goût d'Axel mais dont Nico est fou amoureux. Ils essayent d'avoir un bébé depuis deux ans maintenant, mais apparemment sans succès...
  — Tu as raison, admet-il, ça ne me regarde pas. Mais par contre, laisse-moi te reconduire.
  — Pas la peine, va. J'appelle un taxi.
  Nico fait une moue ironique.
  — Aucun tacot ne t'acceptera dans ton état. Là, c'est quitte ou double : soit tu dégueules tout, soit tu t'effondres. Allons, viens !
  Axel lâche l'affaire, trop las pour se battre, et se lève. Après tout, il est près de minuit, autant rentrer, en effet. Si Emma était du genre à s'inquiéter avant, il n'est plus sûr qu'elle le remarque suffisamment aujourd'hui pour continuer à s'en faire. Ils sont presque sortis quand un homme les aborde.
  — Hey, Noreh ? demande-t-il. C'est bien toi, Axel Noreh ?
  Axel acquiesce, sur ses gardes. L'homme est jeune, environ vingt-cinq ans, le visage encadré par des cheveux longs et mal coiffés, il arbore une barbe naissante et tout dans son apparence est négligé. Pourtant, il a des yeux d'un bleu pétillant dont la douceur et le sourire sont contagieux et sa carrure athlétique le rend impressionnant dès le premier abord. Il tend la main vers Axel qui, avec une lenteur qui le surprend, lui répond.
  — Je suis Vincent Nacrut, je suis le responsable de cette boutique. J'ai appris que tu avais été promu responsable toi aussi !
  — Oui, de l'ancienne, répond Axel, toujours méfiant.
  — Oui, bien sûr. J'ai aussi appris que tu vis dans le même village que moi !
  — Tu vis à Meilhaut ? demande Axel, étonné.
  L'autre hoche la tête frénétiquement, comme si c'était une nouvelle incroyablement heureuse. Axel cherche dans sa mémoire pour essayer de voir ce gars dans les rues alambiquées de Meilhaut, mais c'est peine perdue. Tout ce qu'il parvient à voir n'est qu'un énorme brouillard et il sent une pression au niveau de son coude. Nico s'est approché de lui et le soutient. Axel secoue la tête. Il a vraiment trop forcé ce soir pour que Nico soit obligé de le tenir.
  — Heu... écoute, on pourra sans doute se voir plus tard, propose-t-il. Là je... je vais rentrer chez moi, j'suis fatigué. Ma femme m'attend.
  — Bien sûr !
  Nacrut fouille dans sa poche et en sort une carte de visite.
  — N'hésite pas ! C'est la maison en pierres, juste à l'entrée de la rue du Bois.
  Axel fronce les sourcils. Oui, cette maison lui dit quelque chose. Elle se situe juste en bas de la rue dans laquelle il vit et elle est l'une des rares bicoques à rester allumée jusque tard dans la soirée. Quant aux vendredis et samedis soirs, les soirées organisées sont parfois si bruyantes que les riverains en sont arrivés à appeler les flics à deux ou trois reprises. Pourtant, la physionomie de Vincent ne lui dit vraiment rien.
  — Merci, finit-il par lâcher. Je... moi c'est la maison blanche juste en haut, à l'intersection entre la rue du Bois et la rue de la Treille.
  Vincent lui adresse un sourire entendu.
  — Oh je sais bien. Tu es le père de la petite qui a été enterrée récemment.
  Axel pâlit violemment et la pression sur son coude s'accentue. Nico le chope sous le bras et s'interpose.
  — Ok les gars, on vous laisse, je crois qu'Axel est crevé, pas vrai ? Aller, salut !
  Dans un tourbillon de couleurs, nausées et musiques, Axel se retrouve dehors sur le trottoir, appuyé contre un mur, vomissant tout ce qu'il a englouti dans la soirée. Nico n'est pas loin, mais heureusement, personne d'autre ne les a suivi. Les nausées sont violentes et douloureuses mais Axel n'en a cure. Les paroles de Vincent lui tournent dans la tête. Tu es le père de la petite qui a été enterrée récemment. C'est ainsi qu'on le désigne, alors ? Tout Meilhaut est au courant, n'est-ce-pas ? Et tout le monde y va sans doute de son propre petit pronostic, de ses petites idées mal placées et malveillantes. Tout le monde a sans doute son commentaire, son avis, et son jugement. Et Emma, comment est-elle désignée ? Et Joachim... Heureusement qu'il va au collège dans la ville d'à côté maintenant ! Pourtant, dans le village, les gens qu'ils croisent ne semblent pas avoir changés. Ils font tous le même sourire crispé et balancent le « bonjour » de coutume. Mais tandis que la paranoïa prend le dessus, ce qui lui semblait anodin il y a encore cinq minutes fait monter en lui un écœurement violent et il se remet à vomir.
  — Putain, t'as mis le paquet ! râle Nico derrière. C'est peut-être bien à l'hosto qu'il faut que je t'emmène !
  Axel secoue la tête, sort un paquet de mouchoirs de sa poche et s'essuie rapidement la bouche avant de rejoindre son ami en titubant.
  — Si tu tiens vraiment à m'emmener quelque part, dépose-moi chez moi, marmonne-t-il d'une voix pâteuse.
  Nico l'emmène à sa voiture et les voilà partis sur les routes de campagne. Il fait nuit noire et Axel se laisse hypnotiser par le paysage mouvant qui défile par la fenêtre. La lune, là-haut, tremble comme une feuille. Il réalise alors qu'il a les larmes aux yeux. Heureusement que l'habitacle n'est pas éclairé.
  — Je ne t'ai jamais vu boire comme ça, finit par murmurer Nico sans lâcher la route du regard. Ça t'arrive souvent ?
  — Jamais, ment Axel.
  Nico se tait. Il ne le croit peut-être pas, mais à vrai dire, Axel s'en moque pas mal. Qu'il soit un bon collègue et un bon ami ne change rien au fait que dans sa souffrance, il est seul. Complètement seul. Le reste de la route se passe dans le silence. Nico se gare juste devant la porte de la maison blanche occupée par la famille Noreh. Du moins, par ce qui reste de la famille Noreh... Axel le remercie et dans des gestes maladroits détache sa ceinture et ouvre la portière. Nico le retient avant qu'il ne se lève.
  — Axel, attends ! Si... enfin si tu as besoin de parler, de te confier... n'hésite surtout pas.
  — C'est sympa, Nico, merci.
  Il se lève et sort de la voiture.
  — Je ne plaisante pas ! lui lance Nico d'une voix forte pour couvrir le bruit du moteur qui tourne encore. Tu m'inquiètes !
  — Faut pas, va ! rétorque Axel. C'est pas parce que j'ai un peu bu durant une soirée que tu dois t'inquiéter. Rentre bien et merci !
  Nico hoche la tête dans l'habitacle mais ne lui décoche pas un sourire. Axel regarde la voiture s'éloigner lentement. Il sait qu'il ne l'a pas convaincu, mais qu'importe. Nico n'est pas là le soir. Personne n'est là le soir. Et personne ne peut l'aider. Il rentre chez lui, referme la porte à clef et monte les marches qui conduisent dans le salon. Il se sent si faible maintenant, si mal. Une lumière ténue s'échappe de la porte du salon. Emma doit l'attendre. Elle va lui tomber dessus et il n'a vraiment aucune envie de disputer avec elle. Il repousse la porte lentement, le cœur battant. La lumière provient de l'applique murale et plonge le salon dans une douce pénombre. Emma est bien là, oui, mais elle dort à poings fermés sur le canapé. Axel ne peut retenir un sourire attendri. Malgré toute sa colère, malgré toute sa lassitude de la vie, il ne peut s'empêcher de la trouver belle. Il s'approche le plus doucement possible, ce qui n'est pas une mince affaire vu son équilibre précaire, et s'agenouille près d'elle. Dans sa main, elle tient encore son portable. Il sent une bouffée d'affection l'envahir. Elle est si... elle-même abandonnée ainsi dans son sommeil. Alors que lorsqu'elle est réveillée, elle est tellement froide, elle ne ressemble plus à la Emma qu'il a aimé et épousé voilà douze ans. Il a souvent l'impression de se heurter à un mur de glace. Sa colère est tellement palpable, omniprésente. En en veut à tout le monde et si en soit c'est assez compréhensible, Axel n'a aucune idée de ce qu'il pourrait faire pour la soulager de cette incroyable colère. Il se penche et très doucement dépose un baiser sur la joue de sa femme. Elle soupir dans son sommeil, gémissant doucement.
  — Axel..., souffle-t-elle.
  Il sursaute, croyant qu'elle s'est réveillée, mais non. Ses yeux sont toujours clos et elle est toujours abandonnée au sommeil. Il se mord la lèvre. Il a envie de la serrer dans ses bras, envie de l'embrasser partout, envie de lui faire l'amour, là maintenant tout de suite. Mais il se retient. S'il la réveillait, elle verrait qu'il est saoul, et pas qu'un peu cette fois. Elle lui poserait des tas de questions, lui ferait des tas de reproches et finalement, ils iraient se coucher chacun de son côté comme d'habitude. Il sort la couverture de sous le canapé et la pose sur elle. Puis, après avoir éteint la lumière, il monte dans sa chambre. Cela fait combien de temps qu'il n'a plus dormi dans son lit...? Il s'affale contre son oreiller, puis attrape celui d'Emma qu'il presse contre lui. Son odeur est enivrante. Il ferme les yeux pour éviter de sentir les larmes qui le picotent désagréablement. Comment en sont-ils arrivés là ? Pourquoi la mort détruit tout à ce point ? Après avoir perdu leur fille, doivent-ils vraiment se perdre l'un l'autre également ? Il a lu récemment que soixante-quinze pourcents des couples se séparent dans les cinq ans suivant la mort d'un enfant... C'est tellement énorme. Ils ne sont jamais rentrés dans les cases et encore moins dans les statistiques. Et pourtant, songe-t-il avec amertume, on dirait bien que celle-ci est faite pour nous...

  Ce n'est pas l'aube qui la réveille, mais la radio. Elle se redresse, un instant désorientée. Où est-elle ? Pourquoi n'est-ce pas son réveil qui sonne ? Elle réalise qu'elle est toujours dans le salon, sur le canapé, la couverture sur elle. Axel ! songe-t-elle immédiatement. Elle regarde autour d'elle mais n'aperçoit rien. Rien d'autre que le salon en désordre, négligé, le piano, son bureau... Elle écarte la couverture et éteint la radio d'un geste agacé. Mais où est-il ? Elle consulte son téléphone. Aucune réponse à ses messages, ni à ses appels, rien. Son cœur se serre. Il ne lui serait pas arrivé quelque chose quand même ?! Il est bien trop tôt pour qu'elle se lève, elle ne travaille que ce soir, mais maintenant qu'elle est réveillée, elle sait qu'elle ne parviendra pas à se rendormir. Elle monte pesamment à l'étage. Elle entre dans la chambre de Joachim, de laquelle émane des odeurs quasi révolutionnaires de pré-ado incapable de faire le moindre ménage ou de simplement ouvrir la fenêtre cinq minutes par jour.
  — Debout Joa ! lance-t-elle. Dépêche-toi ou tu vas rater le bus.
  Son fils remue sous sa couette mais ne se lève pas.
  — Je te préviens, je vais me changer, si quand je reviens tu es toujours couché, ça ira mal !
  Joachim marmonne quelque chose d'inintelligible et elle referme la porte, déjà énervée. Dès le matin ! Ça commence bien ! Elle entre dans sa chambre en trombe et là, manque de faire une attaque cardiaque en voyant une silhouette allongée sur son lit. Elle retient à grand-peine un cri.
  — Axel ! s'exclame-t-elle en se précipitant sur son époux.
  Pourquoi ressent-elle une telle inquiétude ? Elle l'ignore totalement mais elle ressent le besoin de le toucher, de vérifier qu'il va bien. Il est affalé sur le lit, tout habillé, avec sa tenue de boulot, comme s'il n'avait pas eu le temps de se déshabiller. Il respire doucement, paisiblement et son visage détendu est beau à voir. Beau à voir ? Mais qu'est-ce que tu racontes Emma ? se morigène-t-elle. Elle lui caresse doucement la joue.
  — Axel ! l'appelle-t-elle plus doucement.
  Il entrouvre les yeux. Il a l'air tellement épuisé. Durant un instant, elle se souvient pourquoi elle a aimé cet homme. Il se redresse lentement, se tenant la tête entre les mains. Emma aperçoit une drôle de trace sur sa joue. Elle fronce les sourcils. On dirait... du rouge à lèvres ! Elle écarquille les yeux, estomaquée. Elle voit maintenant des traces courir le long de son cou. Profitant du semi-sommeil d'Axel, elle lui ouvre le haut de sa chemise, écartant sans ménagement le tissu. Plus le moindre doute : ce sont bien des traces de rouge à lèvres. Un rouge putain, un rouge de salope. Son cœur est en chute libre dans son corps. Elle se crispe tandis que son ventre se serre violemment.
  — Tu as passé une bonne soirée hier soir, de toute évidence ! lâche-t-elle le plus froidement possible. Elle était comment la pute ?
  Axel lui jette un regard d'incompréhension. Il a des cernes mauves qui s'étendent sur ses joues et le teint gris. Ses cheveux blonds vénitiens paraissent ternes. Elle se redresse vivement et s'éloigne de lui, comme si soudain sa proximité n'était plus supportable.
  — De quoi tu parles Emma ? articule-t-il.
  — De quoi je parle ? grince-t-elle. Elle a laissé de jolies traces de son rouge à lèvres merdique un peu partout sur toi, mon amour... La prochaine fois, essaye de prendre une salope qui achète des cosmétiques qui ne tâchent pas. Ou mieux encore, qui n'en met pas.
  Emma tourne les talons, furibonde et s'enferme dans la salle de bain. Elle ignore totalement si Joachim est levé et à la limite, elle s'en contreficherait presque. Face au lavabo, elle essaye de respirer le plus calmement possible, elle essaye de calmer la douleur lancinante qui lui envahit le cœur. Ainsi, il n'a pas répondu à ses messages ni à ses appels parce qu'il était avec une femme...! Il se désintéresse de sa famille, de son fils à ce point là ? Elle entend un toc-toc discret à la porte.
  — Emma...
  Bon sang, c'est lui ! Elle ferme les yeux, espérant que cela la rende également sourde. Une larme se met à couler sur sa joue.
  — Emma, je t'en prie, insiste-t-il. Ce n'est pas du tout ce que tu crois.
  — Ah ! Bien sûr ! raille-t-elle. C'est apparu comme par magie !
  Elle entend Axel qui essaye d'entrer, mais elle a fermé à clef. Une étrange satisfaction s'empare d'elle. Non, tu ne rentreras pas, connard ! Va te faire foutre avec tes excuses de merde ! Il toque à nouveau.
  — Laisse-moi entrer, Emma. Il faut que je t'explique. Je... Hier, il y avait la soirée d'ouverture de la boutique de la rue François Mitterrand. Tu te souviens, je t'en avais parlé.
  Emma s'accroche au lavabo. Oui, il lui en avait parlé, c'est vrai. Comment a-t-elle pu oublier ? Elle se sent soudain stupide et cela l'exaspère. Ne retourne pas la situation, Noreh ! Il doit sentir qu'elle ne répondra pas car il reprend de lui-même. Chose rare avec Axel. D'ordinaire, lorsqu'elle montre clairement qu'elle n'est pas réceptive, il préfère lâcher l'affaire.
  — J'ai pas fais gaffe à ce que je buvais... Je crois que j'ai un peu trop forcé hier.
  Elle ferme le poing et cogne contre le carrelage qui entoure le lavabo. Elle serre les dents avec l'impression horrible de s'être brisé les phalanges et se sent encore plus stupide. Elle retourne alors toute sa colère contre Axel.
  — T'es sérieux ?! gueule-t-elle. Tu vas me sortir cette excuse de merde ?! « Désolé chérie j'avais trop bu » ?!
  — Non ! Non, bien sûr que non, se défend Axel. Mais tu sais, ma collègue Vanille. Je t'avais parlé d'elle. Elle a voulu m'embrasser et je... je l'ai repoussée mais...
  Cette fois, Emma ouvre la porte pour lui faire face. Elle boue littéralement de rage. Elle pourrait sans doute le gifler mais se retient de toutes ses forces. La violence... elle n'y croit vraiment pas. Elle croise ses bras sur sa poitrine et le toise du mieux qu'elle peut. Elle est bien plus petite que lui, mais qu'importe. En cet instant, il se fait suffisamment petit pour qu'elle se sente puissante.
  — Mais quoi ? crache-t-elle.
  Il lève les mains en signe d'apaisement.
  — D'accord, je l'ai laissée faire durant un quart de seconde, admet-il. Je n'aurais pas dû. Je t'ai dit, j'avais trop bu, j'ai eu un petit temps de réaction. Mais jamais je n'ai eu envie d'elle, je te le jure. Jamais je ne l'ai même regardée. C'est une conne et je te promets que ce n'est pas allé plus loin que ces putains de kiss.
  — Vanille, hein ! râle Emma.
  Elle réfléchit un moment. Oui, Vanille, elle se souvient de cette garce. Petite et rondelette, ce n'est pas trop le style d'Axel, mais après tout, les hommes changent... Il lui semblait pourtant qu'elle était mariée cette salope...
  — Elle est célibataire ? questionne-t-elle.
  Elle est étonnée d'en arriver à ce genre de question. Elle pensait vraiment qu'elle serait capable de n'en avoir rien à foutre. Alors pourquoi se pose-t-elle toutes ces questions ? Pire même, pourquoi lui pose-t-elle toutes ces questions ? C'est comme lui donner le feu vert pour qu'il continue à lui déballer ses excuses de merde.
  — Non, elle a un mec, mais je ne sais pas ce qui lui a pris...
  En réalité, Axel sait très bien. Vanille lui tourne autour depuis des années et son mec est un fou-furieux qui n'hésite pas à la cogner quand il en a marre d'elle ou quand il a eu une mauvaise journée. Elle est mère d'un gamin de l'âge de Joachim à peu près, mais qu'elle a eu avec un autre homme qui s'est tiré bien avant la naissance du môme.
  — Et donc, toi, tu as été la victime d'une connasse qui s'est littéralement jetée sur toi, alors que tu étais sans doute fin saoul, comme tous les soirs d'ailleurs. Ça va, j'ai bien résumé ?
  Le ton d'Emma est évidemment sarcastique mais Axel décide de ne pas y faire attention. Il acquiesce silencieusement, préférant ne pas relever le fait que selon elle, il est saoul tous les soir. Comme si c'était le cas !
  — Et tu es rentré entier ? raille-t-elle. Tu as pris la route avec trois grammes dans chaque œil ? Tu es encore plus givré et immature que je le croyais, tu ne penses vraiment qu'à...
  — Non ! proteste-t-il. Je n'ai pas pris la voiture, je voulais appeler un taxi et finalement, c'est Nico qui m'a ramené.
  Elle ouvre de grands yeux surpris.
  — Nico ? Mais il habite à l'opposé de Meilhaut.
  — Je le sais. Mais c'est un bon ami et il craignait qu'aucun taxi ne m'accepte. Je crois qu'il avait raison, d'ailleurs... Je lui dois une fière chandelle.
  Emma se prend la tête entre les mains. Tout est si compliqué. Il y a encore un mois, leur vie était si simple. Et maintenant... Tout s'effondre. Tout ce qu'elle avait pensé avoir réussi à construire, tout ce en quoi elle avait cru, tout ses repères... Tout n'est plus que fumée qui s'étiole jour après jour. Et c'est incroyablement douloureux. Ce mélange de lassitude, d'injustice, de colère...
  — Écoute, reprend-elle d'une voix maîtrisée, là on essaye de s'expliquer et je crois que c'est vraiment pas le moment. Joachim n'est pas levé et il va finir par arriver en retard. Quant à toi, il va falloir que je te dépose au boulot j'imagine. Ce soir, il y a la vente de charité au collège, tu nous feras l'honneur de ta présence s'il-te-plaît. D'autant que je risque de ne pas pouvoir rester jusqu'au bout parce que je bosse cette nuit.
  Il acquiesce avec empressement à tout ce qu'elle lui dit. Cela aurait pu l'amuser en d'autres circonstances, mais là, elle n'a qu'une envie : pleurer.
  — Je vais prendre ma douche. Occupe-toi de ton fils.
  Elle claque la porte et referme à clef.
  Emmener Axel au boulot ne fut finalement pas le plus compliqué. Le plus compliqué avait sans doute été lorsqu'elle avait croisé la Vanille en question et qu'elle avait eu envie de lui coller trois claques et de l'enfermer dans le congélo. « Salut Axel ! » avait-elle roucoulé lorsqu'ils étaient arrivés. Axel lui avait lancé un regard gêné et elle avait eu le culot de faire un sourire triomphant à Emma. La jeune femme avait serré les poings et s'était précipitée hors de la boutique pour rejoindre sa voiture. Pourquoi est-ce que je fuis ? s'était-elle engueulée. C'est elle qui devrait se sentir mal, c'est à elle de rendre des comptes ! Mais non, c'est moi qui me tire comme si j'étais fautive ! La blague ! Elle était rentrée et avait essayé de dormir. Mais c'était peine perdue. Tout remuait dans sa tête, tout était trop violent, trop agressif. Elle n'arrivait pas à faire le tri. Elle s'était posée devant son pc et avait lu des articles, des blogs, des témoignages, des forums... Tout ce qu'elle pouvait trouver sur la mort d'un enfant, tout ce qu'elle pouvait lire sur ce deuil si particulier, elle le dévorait. Ce matin, c'était l'histoire d'un papa qui venait de perdre sa fille qu'elle avait lu. Elle ne s'était pas arrêtée jusqu'à être arrivée au bout. Et alors seulement, elle s'était rendue compte que ses larmes coulaient silencieusement sur ses joues. Elle ouvrit À toi mon ange et se mit à écrire.

  Si seulement exprimer sa douleur était simple... -- 13 février 2011

  Je n'en peux plus ! Je suis désolée ma puce mais je craque complètement ! Moi qui croyais que lire le témoignage de ce papa désenfanté sur docti allait m'aider, je me suis bien trompée. Oh oui, il m'a aidée à déculpabiliser. Non, je ne suis pas ingrate, non je n'ai pas « oublié » l'aide et le soutien que m'ont apporté certaines personnes... mais oui, c'est dérisoire ce soutien, ces mots, ces bras, cette affection... par rapport au vide que tu laisses. Oui, j'ai le droit, dans ce moment si particulier, de dire que non, j'en ai rien à foutre de votre pitié, de votre soutien, de vos larmes. Gardez-les pour vous ! J'ai assez à faire avec les miennes et c'est ma fille que je veux dans mes bras, pas vous ! Des fois, j'ai envie de brûler les cartes de condoléances qu'on nous a envoyées. Je devrais vraiment y mettre le feu et tout oublier. Ça ne te ramènera pas mais quoiqu'il arrive, les relire me fera toujours mal. Parce qu'elles sont là du fait de ton absence et parce que la moitié d'entre elles m'ont été envoyées par des personnes hypocrites au possible. Alors à quoi bon ? Pourquoi garderais-je ces preuves que tu n'existes plus ? N'ai-je pas assez de mon quotidien pour ça ? Pourquoi garderais-je cette preuve que le soutien n'est que pitié et quand la pitié s'en va, il ne reste plus rien ! Tu vaux mieux que ça ! Tu vaux mieux que toutes ces cartes sans âme que des gens sans visage m'ont envoyées ! Je sais que tu ne m'en voudras pas, je sais que les plus beaux messages resteront dans mon cœur. Les seules personnes à avoir compris un tant soit peu ce qu'on vit sont celles qui nous ont parlé de toi dans leurs petits mots. De toi, de nous, et non des phrases toutes faites trouvées sur le net. Certains sont même allés jusqu'à nous offrir des choses telles qu'un ange mortuaire ou une plaque, des dons grands et petits, froids et morts, qui offrira un semblant de gloire à celui qui aura offert le plus grand, le plus cher, le plus fastueux. Quel monde superficiel ! D'accord, il ne faut pas confondre le message et le messager... Mais tout de même !

  Et tout ceci se rejoint. Ton père, ton père que j'aimais, ton père que j'aime encore peut-être par moment. Ton père qui t'aimait ? ton père qui ne t'a pas pleurée. Ton père qui a versé quelques larmes devant ton minuscule cercueil mais qui s'est remis sur son piano après. Ton père qui passe son temps comme si de rien n'était, qui ne change rien sur rien... Ton père qui n'exprime rien, ni douleur, ni tristesse, ni rien... Ton père est un néant affectif, pourquoi l'aimerais-je alors ? T'a-t-il seulement aimer pour ne même pas t'accorder une larme ? Quand je lui ai demandé ce que ta mort avait changé dans son quotidien, il me répond « pas grand-chose, juste une vision différente de la mort » ! Ah ! Bah voilà où il est le problème entre nous ! Moi, ça a TOUT changé ! Je t'allaitais, je dormais avec toi, je te changeais, je nettoyais tes couches et tes vêtements, je te câlinais, je t'habillais, je te baignais... et je t'aimais... Je t'aimais et mon quotidien sans toi, sans tous ces moments n'est plus du tout pareil. Rien à voir ! Mais lui ? T'aimait-il seulement ? Il y a encore quelques temps, il me disait qu'il avait peur de me perdre. Il me le répétait souvent. Pourquoi avait-il peur de me perdre ? Est-ce qu'il m'aimait vraiment ? Ou est-ce qu'il a simplement peur de se retrouver tout seul avec Joa...? Seul face à ce putain de piano – mon ennemi suprême – sans personne pour tenter de lui faire exprimer le moindre sentiment.
  Tu étais morte depuis quelques jours seulement quand nous sommes allés voir cet homme, ce psychiatre, qui m'a laissé une très mauvaise impression. J'étais alors la pauvre mère éplorée, à moitié folle, fragile et vulnérable. Ils me regardaient tous deux avec cette pitié écœurante. Lui, il était du côté du psy, pas du côté de ma douleur. Il n'avait pas mal... Je les ai haïs à ce moment-là. Je pleurais. De toute façon, dès que je prononçais ton nom, je pleurais. Je disais avoir mal, mal, mal... Je disais que ça venait par vagues de douleur énormes et le reste du temps, ça dormait au fond de moi comme un monstre brûlant prêt à mordre à nouveau. Et ce brave homme qui se tourne vers ton père pour lui demander comment il le vit, lui. « Moi, ça va. » Comment ne pas le haïr alors ? Comment ne pas lui en vouloir à mort pour ces mots ? Qu'il les pense, qu'il les vive ou que ce soit du bluff, je m'en contrefiche ! Il les a dit, c'est déjà trop. À la fin de la séance, l'autre abruti de psy qui me donne en pâture à l'une de ses infirmières qui va me reprocher ma relation avec ma mère, l'importance que tu avais à mes yeux, ma relation avec mon fils et jusqu'à mon impatience de porter à nouveau la vie. Finalement, elle me reprochera tout. Tout ce à quoi je me raccrochais, tout ce que je prenais encore plus ou moins pour acquis. Et mon cher et tendre qui s'inquiète de me voir claquer la porte du cabinet de cette connasse !
  Mais hé ! Ce n'est pas pour moi qu'il faut s'inquiéter, c'est pour toi ! C'est toi qui ignore ce que c'est que d'être aimé, aimer et avoir mal. C'est toi le minéral, pas moi ! C'est toi qui n'exprime rien, qui passe ton temps sur ton piano, tellement déconnecté de la réalité que tu ne te rends même plus compte de ta propre détresse ! Et c'est toi qui va finir par tout perdre et par être une loque, car tu ne veux rien affronter. Ni l'amour brûlant que tu portais à ta fille, ni la douleur lancinante que tu éprouves depuis sa mort. Je te regarde entre mes larmes, je te regarde suffocante de douleur et je me demande si tu as seulement un cœur, des sentiments, une âme... Qui es-tu donc ? Un père, un homme ? Un robot ? Une raclure qui embrasse d'autres femmes pendant que j'ai le dos tourné...? Combien de fois t'ai-je demandé de me parler de tes sentiments, même les plus négatifs, que je sache enfin que je ne vis pas à côté d'une plaque de marbre ! Que je sache enfin qu'il est normal d'avoir mal, qu'il est normal que ma fille me manque si cruellement à chaque instant de ma foutue vie, qu'il est normal de pleurer... À ce niveau-là, ce n'est plus de la force que tu montres, c'est de l'insensibilité. Tu n'es pas là. Ni pour moi, ni pour elle, ni pour Joachim. Tu ne sais ni aimer ni souffrir. Tu ne sais même pas vivre... Qui es-tu ? Où vas-tu ? Quelle est ta vie ?

  Je suis désolée ma petite chérie. Je suis très en colère après ton père. De là où tu es, peut-être le sais-tu, toi, ce qu'il ressent. Je me suis toujours retenue de le formuler aussi clairement, je préférais me répéter qu'il avait forcément très mal, comme moi. Mais quelle blague... Je crois que je ne faisais qu'essayer de me convaincre de sa douleur. Et je finis aujourd'hui par croire que son invisibilité révèle son inexistence ! Dis-moi ma petite chérie, envoie-moi un signe qu'il ressent quelque chose, qu'il a mal lui aussi, qu'il a su t'aimer et te pleurer... Dis-moi qu'il a mal comme moi. Dis-moi qu'il a besoin d'avoir mal, comme moi. Que je ne suis pas la seule à verser toutes ces larmes, que je ne suis pas la seule à être disloquée, que je ne suis pas la seule à être un peu morte ce jour-là ! Ce que je découvre de ton père dans ce moment effroyable de nos vies ne me plaît guère, et me met en colère... Qui est-il cet homme, qui est donc ce père ? Incapable de verser une larme pour sa fille tant attendue et chérie ? Dis-moi qu'il t'aime. Dis-moi qu'il te pleure lui aussi. Je t'en prie...

  À toi mon petit ange...
  Maman


  Elle a terminé. Et pourtant, elle n'est pas apaisée. Les larmes coulent, coulent et se déversent le long de ses joues. Emma sert contre elle l'oreiller du canapé. Elle a besoin de se sentir entière dans ces moments-là tant la douleur la disloque littéralement. Elle a l'impression d'exploser en mille morceaux. Soudain, une idée lui traverse l'esprit. Laisser partir ce qui est mort. Elle se lève et va chercher son téléphone.
  — Lili ? C'est Emma ! Tu vas bien ?
  Liliane est au boulot, mais son taf est très relaxe. Elle tient une boutique de prêt à porter dans le centre-ville de Soustelle, là où travaille également Axel. Elle a toujours du temps pour elle et elle est toujours prompte à répondre à ses amies. Emma et Liliane échangent les banalités d'usage, puis Emma se lance.
  — Dis-moi, tu en fais souvent des séances de méditation comme celle à laquelle tu m'as invitée la dernière fois ?
  — Pas très non. Pourquoi ?
  Emma soupire.
  — Tu ne devines pas ? Je crois que j'ai vraiment besoin de souffler.
  — Ça s'entend, murmure-t-elle. Tu as une voix percluse de douleur, ma pauvre bichette. Quelle chienne de vie alors. Tu sais, si tu as besoin de parler de ta petite Marie avec moi, n'hésite vraiment pas. Je suis toujours là, même si je ne sais pas toujours quoi te dire.
Emma sourit. Cela lui fait chaud au cœur. Elle regarde ce qu'elle vient d'écrire et se trouve soudain un peu sévère. La colère... La colère est un élément clef du deuil, disait l'un de ces livres absurdes qu'elle a lu sur le sujet.
  — Je crois que ça me ferait du bien de... enfin tu vois, de me vider la tête comme la dernière fois. J'avais bien aimé cette séance.
  Pieux mensonge en vérité, mais Liliane est tellement ravie qu'elle l'avale sans problème.
  — Je peux recontacter Flavie si tu veux. Elle en fait régulièrement, elle. Mais pas toujours au même endroit.
  — Toujours sur le même thème ?
  — Disons qu'elle est très féminité, mais elle aborde aussi d'autres sujets...
  Liliane s'interrompt soudain, comme si elle pensait à quelque chose. Puis elle repend, enthousiaste.
  — Emma, je crois que Flavie s'occupe aussi des deuils. Il faudrait que je lui en parle... Ou sinon, je te donne son numéro et tu l'appelles.
  Emma est parcourue d'un frisson. Elle se sent partagée. Elle a bien envie de voir ce que pourrait donner une séance de méditation tournant autour du deuil et en même temps, l'idée d'appeler Flavie la perturbe particulièrement.
  — Heu... je... C'est gentil Lili, mais je préférerais qu'on refasse une séance comme la dernière fois, balbutie-t-elle.
  — Ma douce, ce ne sont pas ce genre de séances qu'il te faut. Il faut que tu ailles plus loin. J'appelle Flavie à l'heure du dej, ok ?
  Emma acquiesce silencieusement avant de se souvenir qu'elle est au téléphone.
  — Ok. Merci Lili.
  Après avoir raccroché, Emma s'allonge de nouveau sur le canapé. Elle se sent éreintée et fourbue. Cela fait une éternité qu'elle n'a plus dormi sur ce canapé et son dos ne la remercie pas. Et puis surtout, elle se sent stupide. Vraiment. Pourquoi a-t-elle appelé Liliane et pourquoi, pourquoi a-t-elle songé à revoir Flavie ?! Oh c'est sûr qu'elle lui avait fait plutôt bonne impression sur le moment. Mais après, avec ses délires de « naturel », et ce regard froid et dur qu'elle lui avait jeté... Brrr. Emma en frissonne encore. Elle manque de rappeler Lili pour tout annuler puis renonce. L'heure du repas sonne sans qu'elle trouve la force de se lever. Il faudrait qu'elle mange, il faudrait qu'elle fasse quelque chose, mais elle s'est abandonnée à sa bulle de torpeur. Tout tourne dans sa tête. Axel embrassé par une autre femme et la douleur cuisante que cela provoque en elle. Est-ce que cela signifie qu'elle est toujours amoureuse ? Joachim et sa foutue manie de se battre avec tout le monde. Est-il encore en train de se créer des problèmes en ce moment-même ? Elle a l'impression de devoir surveiller ce gosse comme du lait sur le feu, l'impression d'être en échec constant avec lui. Et puis ce soir, elle bosse. Elle va revoir ces bébés. Ces bébés qui arrivent dans les salles de naissance aseptisées de la maternité. Leurs parents toujours émus, parfois étranges et décalés. Elle se souvient particulièrement de ce papa qui était tombé dans les pommes au moment de la naissance de son fils. Ce sont des moments toujours dérangeants mais tellement touchants. Lorsque son portable vibre, elle a du mal à faire le geste de tendre le bras pour l'atteindre.

  Emma, pardon pour hier soir. Je te jure qu'il n'y a rien entre Vanille et moi. J'aimerais que tu cesses de me haïr. Axel.

  Emma ferme les yeux en serrant son portable contre sa poitrine. Son cœur bat soudain si fort. Elle ressent un étrange, si étrange bonheur à ces mots. Elle a envie de se retrouver face à lui là maintenant et de l'embrasser. De l'embrasser devant Vanille pour bien lui montrer qu'il est à elle. Elle a envie de lui pardonner. Envie de l'aimer à nouveau. Il lui manque... Ils ont beau se voir tous les jours, leur amour d'avant lui manque. Doucement, lentement, elle se laisse emporter par le sommeil. Un sommeil épuisé. Un sommeil de douleur. Un sommeil endeuillé. Et lorsque l'après-midi touche à sa fin, c'est encore son portable qui la réveille. Un appel d'un numéro inconnu. Emma fronce les sourcils, se redresse et après s'être raclé la gorge, décroche.
  — Bonjour Emma, lui répond une voix de femme. Liliane m'a donné ton numéro. C'est Flavie.

 

© Marie Nadézda - 2015

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20 juin 2015

Chapitre 4 - Un arc-en-ciel pour maison...

  Cette vente de charité remporte un succès fou et Emma et Axel se retrouvent complètement étouffés par la foule qui envahit la cour du collège. Ils essayent de paraître normaux. Emma n'est pas certaine que ce soit très réussi... Au moins, Joachim s'amuse comme un petit fou. Il a été sélectionné pour être le maître des ventes et, après avoir été particulièrement intimidé au début, le voilà qui se familiarise tant avec le micro qu'on n'entend plus que sa voix, amplifiée par les haut-parleurs. Le cœur d'Emma se gonfle de fierté lorsqu'elle le voit comme ça. Il est vêtu d'un pantalon noir et d'une chemise blanche qui lui vont particulièrement bien. Ses cheveux blonds en bataille lui retombent dans les yeux et son visage est rouge d'excitation. Il sait mettre l'ambiance et le public est littéralement conquis. De fait, les ventes se déroulent au-delà de toute espérance. Il ne s'agit que de petites œuvres créées par les élèves. Peintures, sculptures, poèmes, fabrications diverses... Ce n'est que de l'artisanal, mais c'est fait avec le cœur, aux couleurs de l'association Ensemble contre la leucémie. Une bonne cause sur laquelle s'est penché le collège après qu'un des élèves de quatrième se soit retrouvé à l'hôpital suite à un leucémie. Le petit n'est toujours pas hors de danger, mais il se bat comme un diable. Emma et Axel se sentent concernés par la cause... Comment ne pas aider des parents malmenés par la vie ? Et comment ne pas tout faire pour sauver des enfants atteints de maladies gravissimes comme celle-ci ? Leur fille est morte d'une atteinte cardiaque. Ils n'en savent pas plus pour le moment, mais cela leur suffit pour comprendre que si la médecine, si la recherche avaient mieux avancé, elle aurait peut-être été sauvée. En tant que parents du maître des ventes, ils en sont déjà à leur cinquième achat. Ils y vont au feeling et dès que quelque chose leur plaît, ils enchérissent. C'est assez amusant et durant quelques heures, ils retrouvent une certaine joie commune. Emma propose, Axel lève son panneau d'enchère et Joachim s'émerveille dans son micro. Ils sont une famille normale. Normale...
  Emma sourit bêtement lorsque la vente s'achève. Tous les lots sont partis et Joachim est chaleureusement applaudi pour sa performance.
  — Il a de bons côtés ce gosse ! murmure Emma.
  Axel acquiesce doucement. C'est vrai que Joachim n'est pas toujours facile à vivre. Il est tellement ailleurs, tellement caractériel. Il est si secret... C'est un gamin qui ne dit jamais ce qu'il pense, mais qui néanmoins n'en pense pas moins. Et c'est parfois particulièrement déconcertant. En observant son fils qui se met à sautiller sur place entre ses copains, passant de l'un à l'autre pour leur raconter ce qu'il vient de vivre, pour recevoir des compliments, pour s'extasier encore et encore sur sa performance, Axel réalise soudain à quel point il a changé. Avant la mort de Marie, il était toujours comme ça. Difficile à contenir, sa joie débordait toujours un petit peu et il n'y avait quasiment pas une seule journée sans qu'une dispute éclate simplement parce qu'il n'avait pas su se calmer à temps. Emma était patiente pourtant. Elle savait qu'il était comme ça et il lui était souvent arrivé de devoir freiner les ardeurs éducatives d'Axel. Aujourd'hui... Axel n'a plus tant d'ardeurs éducatives que de courage face à la vie. Et Joachim est devenu un gamin renfermé et grognon. Ah ça, il est plus facile à tenir, c'est certain ! Il ne fait plus d'excès. Il ne saute plus dans tous les sens comme un diable sur ressorts. Il ne répond plus comme cela lui arrivait parfois. Non, il est... absent. Terriblement absent. Plongé dans ses bouquins du soir au matin et du matin au soir. Il y a encore peu, Axel et Joachim jouaient du piano ensemble. De la guitare aussi. Le gosse aimait bien la guitare, il devait croire que ça l'aiderait à draguer les filles – ce qui n'est pas tout à fait faux ! Mais depuis l'événement, il n'a plus seulement touché à un instrument de musique et lorsque son père le lui a proposé, il a systématiquement rétorqué qu'il n'avait pas envie. Il aurait sûrement dû trouver cela inquiétant, mais paradoxalement, Axel ne se rend compte que maintenant de ce rejet de la musique...
  Un buffet et des boissons sont servies pour fêter la fin de la vente. Une musique suave se déverse doucement par les haut-parleurs. Axel a opté pour un coca. Il n'y a pas d'alcool servit de toute façon. Emma a pris un jus d'ananas bio. Tiens... depuis quand s'intéresse-t-elle au bio ? Les gens discutent avec animation, il doit bien y avoir environ deux cents personnes. Ce qui est énorme pour un collège ne comptant que quatre cent trente élèves. Le principal se promène dans la cour, d'un air conquérant.
  — Regarde le coq se pavaner ! murmure Axel à Emma en se penchant vers elle.
  Elle s'esclaffe dans son verre. Axel se sent flotter. Depuis combien de temps n'a-t-il plus fait rire sa femme ? C'est un tel bonheur de l'entendre rire.
  — Ah monsieur Noreh ! l'interpelle alors le principal.
  Axel blêmit légèrement.
  — Fais gaffe, il a une ouïe des plus fine ! lui renvoie Emma dans un murmure amusé avant de saluer M. Hole.
  Le principal serre énergiquement la main des parents de Joachim dans un grand sourire.
  — Ça fait plaisir de vous voir ici, M. Noreh, reprend Hole. Votre absence à la dernière convocation a été regrettée.
  — Je travaille, M. Hole, répond Axel dont l'humeur s'est assombrie. Je n'ai pas pu me libérer ce jour-là.
  M. Hole hoche la tête comme si c'était évident.
  — Bien entendu, dit-il. Je ne doute pas de votre implication, M. Noreh. Joachim nous a semblé particulièrement perturbé ces derniers temps. Vu les événements tragiques qu'a subi votre famille, cela s'explique. Si vous souhaitez qu'il rencontre notre psychologue, n'hésitez pas à nous solliciter. C'est un gentil garçon, brillant qui plus est. Quand on le voit dans un jour comme celui-ci, on se dit que ce serait vraiment dommage de tout gâcher...
  Axel a la mâchoire crispée et les poings serrés. Emma sent venir la catastrophe. Il a toujours eu une fâcheuse tendance à se vexer à la moindre remarque au sujet de son fils. Son jeune âge, sans doute. Il se sent toujours agressé, comme s'il avait quelque chose à se reprocher en permanence.
  — C'est très gentil à vous, M. Hole, s'interpose-t-elle en se collant un sourire artificiel sur le visage. Mon époux a été promu récemment, raison pour laquelle il n'a pas pu être très présent au collège. Mais croyez-moi, nous faisons tout pour que Joa se remette le mieux possible de ce traumatisme. Si nous sentons que les choses dérapent, nous n'hésiterons pas à faire appel à votre psychologue.
  Hole hoche la tête d'un air paternaliste.
  — Fort bien. Néanmoins, si je puis me permettre, la situation est déjà sur une pente savonneuse...
  Il s'éloigne après les avoir salué. Axel n'a pas relâché la pression. Il se sent tremblant et aurait bien besoin d'un petit verre de whisky pour se remonter un peu le moral. Et dire ses quatre vérités à ce grossier personnage.
  — Mais pour qui se prend-il se con ? maugrée-t-il le plus bas possible.
  Emma sirote tranquillement son verre d'ananas. Elle n'a pas l'air plus troublée que ça.
  — Il pense peut-être que tu te désinvestis de l'éducation de ton fils..., lâche-t-elle. Et il n'a peut-être pas complètement tort.
  — Emma... ce n'est pas vrai et tu le sais. On ne va pas recommencer !
  — Oh non, pas ce soir ! Je suis trop fatiguée et je dois aller travailler. J'attends le lâché de ballons et je m'en vais. Mais méfie-toi, Axel. J'ignore si    Joachim va aller voir ce fameux psy, mais s'il y va, il risque peut-être de dire des choses qui ne seront pas appréciées.
  — Comme quoi ? gronde-t-il.
  — Je ne sais pas..., feint Emma. Tes absences, le piano, ton manque d'appétit... Ton manque d'intérêt pour tout ce qui concerne la famille au final... Et peut-être aussi les traces de rouge à lèvres.
  Axel secoue la tête, exaspéré. Elle lui en veut encore, ok. Inutile de poursuivre cette conversation. Quand Emma est en colère, il n'y a rien à faire. C'est comme un rouleau compresseur. Elle est impossible à arrêter et est capable de dire des choses tellement blessantes qu'il préfère ne pas l'affronter.
Enfin, un mouvement de foule les entraîne vers le bord de la cour, donnant sur la montagne. Un muret surmonté d'un solide grillage permet de voir les arbres et les maisons en contre-bas sans risquer de tomber. Ce collège est une vraie merveille... Chaque enfant présent a un ballon gonflé d'hélium. Mme Racque, la CPE, leur donne les dernières instructions. « On est bien d'accord les enfants, vous ne lâchez qu'au coup de sifflet ! » Sur chaque ballon est inscrit le nom de l'association, ainsi que le nom et la photo de leur copain malade. Tout ceci avec l'autorisation expresse des parents, bien évidemment. Axel sent son cœur se serrer. Il aurait tellement aimé pouvoir se battre comme ça pour Marie. Mais elle, elle n'en avait pas eu le temps. Quelle injustice ! Le silence se fait progressivement parmi les parents et famille qui sont réunis autour des collégiens tenant religieusement leurs ballons. Puis, Mme Racque donne le fameux coup de sifflet et tous les ballons s'envolent dans un même mouvement. Certains parents filment, d'autres photographient. Axel et Emma ne bougent pas, se contentant de fixer des yeux ces étranges oiseaux.
  — C'est curieux, murmure-t-elle au bout d'un long moment, alors que les autres parents recommencent à bouger. Cela me fait penser à des dizaines de petites âmes qui s'envolent dans le ciel.
  Axel sourit et, dans un geste d'une incroyable audace, serre sa femme contre lui. Elle se laisse faire, les yeux toujours fixés sur les petits points qui virevoltent dans le ciel gris. C'est pourtant vrai. Lui aussi pense à Marie et à sa petite âme d'enfant qui s'est envolée... Où est-elle maintenant ? Existe-t-il vraiment un paradis et un enfer ? Est-ce que vraiment son âme est là, quelque part autour d'eux ? Il inspire profondément tout en resserrant son étreinte autour des épaules d'Emma. Celle-ci finit par s'éloigner à son tour.
  — Je vais dire au revoir à Joa, l'informe-t-elle. Il faut que j'y aille.
  Axel acquiesce sans mot dire et la regarde s'éloigner. Elle est belle avec ses longs cheveux argentés qui lui descendent en cascade dans le dos. Il a toujours aimé sa force. Emma est une femme spéciale. Dès l'âge de vingt ans, ses cheveux s'étaient mis à blanchir, comme les cheveux d'une vieille femme. Et pourtant, elle n'avait jamais cherché à les colorer. Les gens la regardaient parfois bizarrement, mais elle s'en fichait. Elle aimait sa particularité. Comme pour narguer les mauvaises langues, elle avait décidé de laisser ses cheveux aussi longs que possible. Ils lui arrivaient aux reins et étaient tout simplement splendides. Son visage de jeune femme détonnait joliment avec ses cheveux blancs. Si bien que finalement, on avait l'impression qu'elle était d'un blond particulièrement clair, voire tout simplement décolorée. Lorsqu'elle revient vers lui après avoir embrassé son fils, elle lui jette un regard rempli de reproches muets.
  — Je compte sur toi pour te comporter comme un père normal ce soir, lui lance-t-elle.
  — Emma... je sais m'occuper de mon fils.
  — En ce moment, je doute que tu saches seulement t'occuper de toi-même, Axel.
  Il soupire et se détourne, agacé. Là-bas, les ballons ont disparu. Mais à leur place s'est épanoui quelque chose de singulièrement beau. Il attrape la main de sa femme et la presse.
  — Emma ! murmure-t-il. Regarde !
  La jeune femme, sourcils froncés, fixe le point de disparition des ballons. Puis, ses yeux s'écarquillent et se remplissent de larmes.
  — Oh...
  Un superbe arc-en-ciel s'est déployé pile à l'endroit où les ballons ont rejoint les nuages gris et bas. Elle s'approche du grillage en fixant les couleurs chatoyantes. Quelque chose résonne en eux à ce moment-là. Emma a envie de s'envoler comme un ballon et de rejoindre cet arc-en-ciel. Elle a envie de croire que c'est sa Marie qui lui fait un signe. Qui lui dit bonjour. Axel regarde autour de lui. Personne d'autre n'a remarqué l'arc-en-ciel. Tout le monde est occupé à récupérer son môme, discuter, boire un jus de fruit ou manger un gâteau. Personne ne s'attarde sur le ciel... Ils se sentent soudain seuls au monde tous les deux. Emma se laisse aller contre son époux, posant sa tête contre son épaule.
  — Je suis sûre qu'elle est là quelque part, souffle-t-elle.
  — J'en suis également persuadé...
  Ils restent un petit moment comme ça. La pluie se rapproche toutefois et Emma doit partir travailler. À contrecœur, elle s'arrache à cette merveilleuse vision et, après avoir déposé un léger baiser sur la joue d'Axel, s'éloigne vers sa voiture. Une fois au volant, elle laisse aller ses larmes avec beaucoup de douceur. Pour la première fois depuis la mort de sa fille, elle n'a pas mal en pleurant. Pour la première fois, il y a quelque chose au fond de son cœur qui s'est animé. Un truc qui ressemble fort à... de l'espoir.

  Avec toi... -- 23 février 2011

Parce que la destinée est parfois déroutante et certaines épreuves demandent plus de courage.
Parce que nous nous sentons impuissants et révoltés, mais aussi parce que nous voulons te prouver, par ce poème détourné, que tu n'es pas seule, que nous sommes avec toi, que ce combat est aussi le nôtre et que nous gardons la foi...

Je voudrais te dire : j'ai bien reçu ton petit coucou à la collecte du collège. Enfin, "j'ai", nous avons bien reçu car même ton père l'a vu ! Incroyable, n'est-ce-pas ? Merci pour l'arc-en-ciel mon ange, ça nous a beaucoup émus et j'espère que ça veut dire que pour toi tout va bien.

Je t'aime.
À toi mon ange...
Maman.


  C'est fou à quel point une simple petite enveloppe dans la boîte aux lettres peut mettre en émoi. Lorsque Emma rentre du travail ce matin-là l'attend une lettre. Axel et Joachim sont déjà partis de la maison. Apparemment, tout s'est bien passé. Du moins ne se sont-ils pas entretués et la maison paraît être encore à peu près debout. Sur l’égouttoir sèchent deux assiettes, deux verres et quatre couverts, comme s'ils avaient pris un repas ensemble. Mise en scène ou réalité ? Emma décide de ne pas trop se poser la question. Elle devient parano à force ! Dans le frigo, de vagues restes de pâtes bolognaises indiquent qu'ils ont bien dû manger tous les deux. Pourquoi les surveille-t-elle comme ça ? Après tout, s'il y a bien une chose de vraie, c'est le fait qu'Axel a toujours été correct avec son fils. Même les jours où il avait vraiment trop bu, jamais il n'a fait montre de la moindre petite agressivité. Alors de quoi a-t-elle peur au juste ?
  Elle sait qu'elle devrait aller se coucher. La nuit a été longue. D'abord, il y a eu cette dame qui est arrivée à dilatation complète et qui a hurlé dans tous les couloirs de la maternité. Cela a réveillé la plupart des femmes qui dormaient dans les chambres et Emma a eu fort à faire pour aider ces dames à calmer leurs bébés. Elle a bien dû passer toute la première partie de la nuit à s'excuser et à rappeler que dans une maternité, ce genre d'incident peut arriver. Et puis ensuite, il y a eu la naissance de cette petite fille. Une femme d'origine asiatique s'est présentée et a dit d'emblée qu'elle venait accoucher sous X. C'est rare et toujours particulièrement déroutant, mais la sage-femme n'a rien dit et s'est contenté d'entrer les informations minimum requises dans le dossier et de faire un rapport qu'elle va envoyer à l'ASE. La France est ainsi faite... Cette femme pleurait en laissant son bébé, mais personne ne s'est penché sur sa détresse. En disant les mots magiques « naissance sous X », elle était protégée par un bouclier invisible. Protégée ou enfermée...? La petite fille n'a pas eu de prénom. La mère ne souhaitait pas lui en donner. Alors la sage-femme lui a proposé, à elle, Emma, de choisir ! Emma a réussi à grand-peine à contenir ses larmes, mais pas à prononcer le moindre prénom. La sage-femme a appelé la petite fille Alice. Puis elle lui a remonté les bretelles en la surprenant en train de pleurer discrètement lorsqu'elle s'occupait de la petite Alice en pouponnière. Pourtant, il n'y avait personne pour surprendre sa détresse. Personne à part le personnel. Alors quoi ? Mais certaines personnes n'ont manifestement aucune empathie. « Il va falloir assumer un jour si vous voulez rester ! » lui a-t-elle balancé. Emma avait nourri Alice d'un petit biberon de trente millilitres de lait maternisé, puis elle s'était précipitée aux toilettes pour lâcher ses larmes une bonne fois.
  Le coup de grâce lui avait sans doute été infligé lors de la réunion du changement d'équipe. Ils avaient évidemment parlé en long en large et en travers de l'histoire d'Alice. L'hôpital était pourvu d'un petit stock de pyjamas et tenues pour bébé, mais la plupart était utilisés en pédiatrie générale. Lorsque le docteur Virben a demandé un peu de bonne volonté générale de la part de tous pour ramener quelques tenues à la petite Alice, voilà que Nathalie, l'une des deux autres auxiliaires de puériculture, se tourne vers Emma et lui lance un : « Emma, tu peux ramener plein de vêtements, toi ! Tu n'en as plus besoin maintenant ! » Emma avait dû devenir franchement livide car la Nathalie s'était fait remonter les bretelles par la moitié des personnes présentes. Ce qui n'avait d'ailleurs pas manqué de rassurer un peu Emma sur la nature humaine. Car ces derniers temps, elle avait vraiment eu l'impression que la douleur était quelque chose que l'humain s'empressait de gommer par tous les moyens, quitte à détruire ceux qui ont mal et n'acceptent pas de le dissimuler. Bon, ok, Nathalie n'avait pas inventé la poudre et ça, tout le service le savait. Mais tout de même ! Cette femme est mère de trois enfants, ne peut-elle pas comprendre ? Ou du moins, ne peut-elle pas envisager une seconde et avoir la décence de ferme sa gueule ?!
  Et voilà qu'en rentrant, elle tombait sur cette enveloppe. Cachetée au nom de l'hôpital François Vaultier, celui dans lequel Marie avait été hospitalisée, celui dans lequel la nouvelle de sa maladie était tombée, celui dans lequel ils avaient vécu hors du temps entre espoir et désespoir... celui dans lequel elle était finalement morte. Elle aurait dû poser cette enveloppe sur la table du petit déjeuné et aller se coucher. Elle n'aurait pas dû se croire suffisamment forte pour l'ouvrir, là, maintenant, en rentrant de sa nuit de boulot. Et pourtant, elle l'avait fait. Il s'agissait du rapport d'hospitalisation. Leur fille était morte depuis un mois et demi et il ne recevait ce document que maintenant ! Quelle bande de tartes ! Elle avait parcouru les premières lignes une boule au ventre, à ruminer sa rage après les médecins qui s'étaient occupés de sa fille.

COMPTE-RENDU D'HOSPITALISATION
de l'enfant NOREH MARIE
né(e) le 01/09/2010
demeurant : 12 rue de la Treille
63 32 Meilhaut

L'enfant NOREH MARIE, né(e) le 01/09/2010 a été hospitalisé(e) en réanimation pédiatrique du 29 au 31 décembre 2010 pour arrêt cardio-respiratoire et assistance circulatoire extra-corporelle.

ANTÉCÉDENTS
Naissance à 41 SA, accouchement à domicile. Apgar 10-10. Poids 3.6 KG. Taille : 47 cm. PC : 33 cm.
Risque infectieux à streptocoque B non confirmé. Vaccinations débutées : 2 infanrix quinta, 1 prevenar.
Allaitement maternel exclusif.

HISTOIRE DE LA MALADIE
Le 27/12/2010, épisodes de diarrhées depuis 4 jours et diminution de prise alimentaire. Consultation médecin traintant : traitement par Tiorfan, Débridat.
Le 28/12/2010, admission aux urgences pédiatriques pour persistance des diarrhées. Hémodynamique correcte. Bon tonus. Perte de 130 g. L'enfant est hospitalisée en pédiatrie générale.
Le 29/12/2010 : apyrétique, anorexie, 1 épisode de selles diarrhéiques. Bilan complémentaire : ionogramme sanguin normal en dehors d'une réserve alcaline à 13 mmol/l, CRP : 1.8 mg/l, Hb : 10.5g/dl, leucocytes : 10490/mm3, plaquettes : 458000/mm3, majoration des apports parentéraux.

Dans la nuit du 29/12/2010 au 30/12/2010, à 21h : appel de l'interne de garde pour altération de l'état général avec hypothermie à 35.8°C, troubles de la vigilance, tachycardie à 170 bmp, pouls filants et teint pâle ; mise en place d'un remplissage vasculaire (sérum physiologique), O2 lunettes.
À 22h30, à l'arrivée de l'équipe de réanimation : arrêt cardio-respiratoire.

PRISE EN CHARGE INITIALE
Ventilation à l'insufflateur manuel, massage cardiaque externe. Intubation oro-trachéale à 5 min. 7 doses d'adrénaline (0.1 gamma/kg) puis adrénaline à 0.03 gamma/kg/min. Une dose d'Atropine (20 gamma/kgx1, 2 doses de Bicarbonate 1.4% (1 meq/kg). Pose KT sous clavier.
Transfert en réanimation pédiatrique.

Au plan hémodynamique :
Devant absence de récupération d'une activité cardiaque avec pouls, pose d'une assistance circulatoire externe type ECMO artério-veineuse, sternum ouvert (1 canule dans l'oreille droite et 1 canule dans l'aorte), avec 5 drains thoraciques peu productifs, pose d'un cathéter de dialyse péritonéale.
Absence de pouls perçu, saturation entre 90 et 98%. Extrémités froides. TRC correct. PAM initialement entre 17 et 30 mm Hg, anurie.
Support hémodynamique poursuivi :
- Remplissage vasculaire : 1 masse sanguine (sérum albumine, concentrés globulaires érythrocytaires, PFC, concentrés de plaquettes)
- Amines : dobutamine 10 gamma/kg/min. Noradrénaline 1 gamma/kg/min. Adrénaline 1 gamma/kg/min.

Explorations complémentaires initiales :
Potassium > 7 mmol/l. Protides 35 g/l. Calcium 2,87 mmol/l. Urée 4,5 mmol/l. Créatinine 42 µmol/l. Glycémie 14,3 mmol/l soit 2,57 g/l. ASAT 138 UI/l. ALAT 48 UI/l. Gamma GT 12 UI/l, phosphatases alcalines 203 UI/l. CRP 0,9 mg/l. NFS : leucocytes 17,6 giga/l, Hb 9,8 g/dl, plaquettes 215 giga/l.
Échocardiographie (Dr Loutre) sur cœur arrêté : VG d'épaisseur normale, VD de petite taille, péricarde sec, aorte de taille normale.

Mesures thérapeutiques adjuvantes initiales :
Perfusion de bicarbonates.
Charge en magnésium et calcium.
Antibiothérapie : Céfazoline 500 mg IVx1/j. Vancomycine 200mg/24h en continu. Tienam 125 mg x4/j. Amiklin 33 mg x1/j.
Sédation-analgésie : Morphine 100 gamma/kg/h. Hypnovel 100 gamma/kg/h. Nimbex 0,15 mg/kg/h.
Héparinothérapie à dose hypocoagulante.

ÉVOLUTION SECONDAIRE :

Au plan hémodynamique :
Instabilité hémodynamique majeure, difficulté de maintien d'une perfusion centrale au prix d'un remplissage vasculaire supérieur à une masse sanguine sur 12h, associée à l'absence d'efficacité du support par amines à doses optimales.
Reprise le 30/12/2010 pour décaillotage (Pr Camillie) : par d'amélioration de l'instabilité hémodynamique.
Surcharge hydrosodée majeure sur insuffisance rénale anurique imposant une dialyse péritonéale (2ème cathéter de dialyse posé le 30/12 par voie para-ombilicale).

Au plan respiratoire :
Support ventilatoire a minima. On note une atélectasie complète du champ pulmonaire gauche.

Au plan hématologique :
CIVD clinique et biologique, amélioration partielle après transfusion de produits sanguins labiles. Hb stables à 13 g/dl puis polyglobulie à 22 g/dl nécessitant une déplétion.
Héparinothérapie efficace à 21 UI/kg/h.

Au plan métabolique :
Acidose métabolique non compensées initialement (lactase = 21 mmol/l, pH = 6.7, réserve alcaline = 6 mmol/l) puis secondairement compensée sous apport de bicarbonate 42 °/oo à 1 Meq/kg/h.
Intolérance glucidique. Troubles ioniques initiaux corrigés : kaliémie, calcémie, magnésémie normales.

Au plan neurologique :
Sous sédation : pas de mouvements anormaux, absence de toux, pupilles intermédiaires, aréactives.
Levée de la sédation 2 heures pour EEG : électrogénèse très pauvre, très peu voltée, très lente, absence de réactivité. ETF : débit artériel cérébral très faible.

Au plan infectieux :
Poursuite antibiothérapie initiale à large spectre. CRP négative initialement puis à 23 mg/l le 30/12. Hémoculture négative. Prélèvement bronchique pour recherche Chlamydia et Mycoplasma par PCR : en attente.

Prélèvements pharyngés :
- Coqueluche : négative
- Grippe A et B, VRS : négatifs
- Entérovirus respiratoires : négatifs
- Entérovirus : négatifs
- Rhinovirus respiratoires : positifs

Prélèvements de selles :
- Rotavirus, adénovirus : négatifs
- Novovirus I et II : négatifs

Prélèvements sanguins :
- PCR EBV, CMV, Parvovirus B19 et entérovirus : en attente.
- PCR HSV 1 et 2 : négative.

Un transfert vers le centre de référence au CHU de Lyon est organisé pour le 31/12/2010 en coordination avec les équipes médico-chirurgicales.

Dans ce contexte de défaillance multiviscérale, malgré un support des fonctions vitales optimal, l'évolution est rapidement défavorable conduisant au décès de Marie le 31/12/2010 à 8h30.

AU PLAN ÉTIOLOGIQUE :

Hypothèses diagnostiques principales :
- Cardiopathie congénitale isolée et/ou associée à myocardite fulminante aigüe.

Biopsies postmortem du myocarde :
- Bactério : examen direct et culture négatifs
- Viro : études négatives pour entérovirus et rhinovirus respiratoires, entérovirus, adénovirus, VZV, CMV, EBV.

Autopsie : résultats préliminaires :
Myocarde marbré, dilatation du ventricule gauche dont l'endocarde est fibro-élastosique.
Présence d'un hématome du septum inter-ventriculaire sur sa face endocardique droite, sous la valve tricuspide interne (2 cm de hauteur, 0,7 cm d'épaisseur).
L'étude histologique et les conclusions définitives feront l'objet d'un complément de compte-rendu.

CONCLUSION :
Nourrisson de 5 mois, sans antécédents médicaux. Arrêt cardiorespiratoire dans un contexte infectieux. Assistance circulatoire extra-corporelle. Syndrome de défaillance multiviscérale, décès.
Probable dysfonction ventriculaire ancienne non étiquetée (endocarde fibro-élastosique), myocardite infectieuse non éliminée : bilan virologique et histologique en cours.

Docteur V. SAOUTEN


  Emma ne peut pas s'empêcher de lire et relire ce compte-rendu. Les passages surlignés par le médecin lui sautent aux yeux. Absence de réactivité, myocardite... C'est fou d'apprendre tout cela sur un morceau de papier par un froid matin de février... Complètement fou ! J'ai la mort de ma fille entre les mains, songe-t-elle avec amertume. Elle ferme les yeux, tentant de juguler ses larmes. Cardiopathie congénitale... elle est donc née avec. Mais est-ce que cela veut dire que c'est également héréditaire ? Comment pourraient-ils le savoir sans examens supplémentaires ? Mais ils n'ont pas l'air décidés du tout à en faire des examens complémentaires. Il a déjà fallu leur demander plusieurs fois ce foutu rapport avant de l'obtenir... Depuis que Marie est morte, leur rôle semble s'être achevé brutalement. La recherche, ce n'est pas leur truc. Ils préfèrent nettement occuper leur temps à sauver les vivants. Mais ne comprennent-ils donc pas que c'est en cherchant sur les morts qu'ils peuvent trouver des réponses qui les aideront ensuite à sauver ceux qui peuvent encore l'être !? Emma se sent en colère. Depuis ce putain de jour, ils les ont abandonnés. Depuis que le médecin lui a annoncé la mort de sa fille et que bêtement, elle lui a demandé ce qu'elle devait faire maintenant. L'autre lui a répondu un « on va s'occuper de vous » prometteur mais ça s'est arrêté aux mots. Dans la journée, il a fallu signer l'autorisation d'autopsie – Emma en a encore une boule au ventre rien que d'y penser – puis il a fallu aller choisir le linceul et enfin le cercueil. Pendant ce temps, des trucs aussi absurdes que le prix d'une concession – trois cent cinquante euros – et le prix d'un cercueil leur tombaient sur le coin de la tête. Ahurissant, non, à quel point le business mortuaire peut être violent !
  Elle se laisse choir sur la première chaise qu'elle trouve dans la cuisine et laisse aller ses larmes. Finalement, la seule chose de certaine dans ce fichu rapport, c'est leur incertitude. Ils ne savent pas de quoi c'est parti, ils ne savent pas pourquoi la réanimation n'a pas fonctionné, ils ne savent pas ce qui a pu provoquer ça, ils ne savent même pas poser un diagnostic précis sur la maladie qui a tué Marie. Cardiopathie congénitale... Mais ça veut tout dire et rien à la fois ! Emma a soudain une furieuse envie d'éclater de rire. Des incompétents, voilà ce qu'ils sont ! C'est complètement ahurissant de se retrouver là, avec ça dans les mains. Ça ne rime à rien, les mots, les dosages, les explications, les noms des médicaments... Envoyer cela aux parents, sans aucune explications, quelle absurdité ! Et s'ils essayaient de cacher une faute professionnelle ? Emma ferme les yeux et secoue la tête, comme pour s'engueuler elle-même. Non ! Elle n'y croit pas une seconde. Elle sait, pourtant, que ça lui ferait du bien d'y croire. Mais elle n'y croit pas une seconde. Elle a juste besoin d'avoir un responsable. Il lui faudrait un méchant, quelqu'un à haïr, quelqu'un à qui en vouloir à mort. Ce serait tellement plus facile alors. Plutôt que ce gros vide sans aucun sens, sans aucune raison, sans rien à quoi se raccrocher pour ne pas sombrer.
  Au bout d'un moment qui lui parut extraordinairement long, Emma se lève lentement, laissant le rapport d'hospitalisation sur la table. Elle monte les marches et prend rapidement une douche, puis elle se laisse choir sur son lit sans même avoir pris la peine d'ôter sa serviette. Ce n'est même plus de l'épuisement qu'elle ressent... C'est une prière silencieuse et funeste. Une invitation à la mort...


  Axel a décidé de ne plus adresser la parole à Vanille. Ce qui n'est pas si simple puisqu'il doit maintenant gérer son équipe... Incroyable comme cela le laisse indifférent. Il en avait toujours rêvé pourtant. Être promu, gravir les échelons, gagner toujours plus... qui n'en aurait pas rêvé ? Et puis il était parti de si loin... Lancé dans la paternité à tout juste vingt ans... Sa mère avait toujours dit qu'il finirait clochard sous un pont. Et bien non ! Il est là, responsable de magasin, et il gère pas moins de cinq employés et deux stagiaires ! Sa paye va connaître une jolie augmentation de vingt pourcents et il fait manifestement des envieux. Le seul inconvénient de ce nouveau poste, c'est la cravate qu'il est obligé de porter. Il a d'ailleurs remisé au placard son ancienne tenue de vendeur. Terminé le pantalon noir fade et la chemise blanche élimée. Maintenant, il a droit à un costume, un vrai. Fourni par l'entreprise, ainsi que les frais de pressing. Il a fière allure ainsi, mais alors Dieu qu'il déteste la cravate ! Il a toujours l'impression d'étouffer avec. Sa première journée ne s'est pas trop mal passée, même s'il a dû recadrer sévèrement l'un des stagiaires qui a oublié les clefs sur la vitrine à deux reprises ! Heureusement que le magasin est équipé d'antivols performants.
  — Tu dois le signaler à Gachin, lui a dit Nico lors de la seconde remontrance.
  Axel n'a rien répondu. Fabien Gachin est le propriétaire de la boutique et le supérieur direct d'Axel. Sans doute, oui, aurait-il dû le signaler immédiatement. Mais il a une vieille hésitation. Le stagiaire en question a dix-neuf ans, il est balbutiant et peu sûr de lui mais plein de bonne volonté. Axel ne peut s'empêcher de se souvenir des innombrables bourdes qu'il a commises au début de sa carrière et de la seconde chance que lui avait donné son chef d'équipe à des moments où, très probablement, il ne l'aurait pas méritée. Sans cette indulgence, il ne serait pas là aujourd'hui. Peut-être même qu'il serait sous un pont !
  Alors qu'il se dirige vers le parking sur lequel il a laissé sa voiture, il se fait aborder par môssieur le responsable du site n°2, comme ils aiment l'appeler en haut-lieu. Vincent Nacrut l'alpague de sa voix enjouée et tonitruante.
  — Oh ! Noreh ! Hé attends !
  Nacrut court comme un dingue pour rattraper Axel qui fait mine de ne pas avoir entendu. Il ne sait pas exactement pourquoi, mais ce gars lui est particulièrement antipathique. Même là, alors qu'il est parfaitement sobre, il a encore envie de lui coller une beigne pour sa réflexion déplacée de la veille. Finalement, Nacrut parvient à le rattraper avant qu'il n'ouvre la portière de sa voiture.
  — Hé ! Dis donc ! C'est vendredi aujourd'hui ! Tu ne veux pas passer chez moi ? Je vais faire une soirée !
  — Bonjour Nacrut, répond Axel, tentant de trouver un truc intelligent à dire pour s'esquiver. Honnêtement, ce soir, ça risque d'être compliqué. Je... je dois emmener mon fils à son cours de théâtre et puis ensuite, j'ai promis à ma femme...
  — Oh aller ! s'impatiente l'autre manifestement incapable d'attendre poliment que son interlocuteur ait terminé sa phrase. Une fois ! Ta femme peut se passer de toi pendant une soirée, non ? Tu vas voir, on se marre bien ! La grande maison en pierres à l'angle. Je compte sur toi, Noreh ! À ce soir !
  Axel le regarde s'éloigner durant quelques instants puis claque la portière avec un peu trop d'ardeur. Non mais quel crétin celui-là ! Pour qui se prend-il ?! Hors de question qu'il se pointe à cette soirée. De toute façon, il déteste le soir, il n'a aucune envie de devoir jouer les faux-semblants ! Le jour de l'ouverture, déjà, c'était une torture ! Non, il préfère nettement rentrer. Il faut qu'il parle avec Emma de toute façon, il faut qu'il lui explique, il faut... Il faut tant de choses. La chanson de Souchon lui vient soudain en tête. Passez notre amour à la machine... Ouais, ce serait peut-être bien ça la solution. Un bon coup de pressing pour qu'il ressorte comme neuf. Enfin... pas tout à fait. Le trou qu'a laissé Marie ne sera jamais réparé. Mais peut-être qu'il pourrait faire disparaître les larmes et les traces de rouge à lèvres... Qui sait ? Lorsqu'il gare la voiture, il est dix-neuf heures trente, la nuit est tombée mais seule une fenêtre est allumée dans la maison : la chambre de Joachim. Axel fronce les sourcils. Où est Emma ? Il grimpe les marches en vitesses. La cuisine est plongée dans le noir, il ne s'y attarde pas. Le repas peut attendre quelques minutes après tout. Il monte dans la chambre de son fils et frappe avant d'entrer. Le pré-ado porte un casque sur les oreilles et ne l'entend qu'à peine.
  — Tu sais où est ta mère ? demande Axel en élevant la voix.
  — Dans votre chambre, elle dort.
  Axel referme rapidement la porte. Elle dort ? Encore ?! Il sait qu'elle a travaillé de nuit, mais ce n'est pas du tout dans ses habitudes de dormir aussi tard. Il se sent étrangement nerveux. Il toque doucement à la porte, puis entre sans attendre la réponse. Effectivement, elle est bien là. Et elle est... incroyablement ravissante. Abandonnée dans le sommeil, ses cheveux se sont répandus sur l'oreiller lui créant une aura blanche. La serviette qu'elle avait autour d'elle est tombée sur les draps, révélant son corps nu. Elle est toujours aussi belle que lorsqu'ils étaient adolescents. Axel ne peut même pas dire que les petites vergetures sur son ventre altèrent sa beauté. Ses seins sont effectivement plus lourds, ses hanches un rien plus écartées. Mais ses jambes ont gardé toute leur finesse et finalement, tout en elle ne lui apparaît que plus beau encore. Il s'approche doucement et enlève sa cravate. Il s'agenouille près d'elle. Comme ils dorment sur un futon, leur lit est au sol. Ce n'est pas toujours pratique, mais au moins, c'est confortable. Axel ne connaissait pas ce genre de couchages avant qu'Emma le lui fasse découvrir. Depuis, même le canapé en bas est devenu son ennemi. Un comble quand on voit le nombre de nuits qu'il y passe.
  Il se met à lui caresser doucement le bras. Elle tressaille légèrement sans sortir de son sommeil. Sa bouche est légèrement entrouverte, comme un appel à la volupté. Axel sent le désir monter en lui. Ça fait si longtemps qu'ils n'ont plus fait l'amour. Si longtemps... Il passe sa main sur son dos en gestes lents et doux puis se penche pour lui embrasser délicatement le cou. Elle frémit et tourne son visage vers lui. Il l'embrasse sur ses lèvres entrouvertes, goûtant la saveur de sa bouche, se gorgeant de l'odeur de son corps. Elle lui manque tellement. Il déboutonne rapidement sa chemise et se retrouve torse nu. Il s'allonge à côté d'elle et la serre dans ses bras. Sa peau est si douce, elle dégage une telle chaleur... Comment résister ? Mais tandis qu'il continue de l'embrasser dans le cou, défaisant d'une main son pantalon, elle ouvre les yeux et le regarde, un instant désorientée.
  — Axel ! lâche-t-elle d'une voix ensommeillée.
  Elle le repousse vivement et se redresse.
  — Mais qu'est-ce que tu fiches ? râle-t-elle.
  Axel a interrompu son geste et son pantalon entrouvert laisse deviner son érection. Il rougit, soudain mal à l'aise.
  — J'ai envie de t'aimer, souffle-t-il, sincère.
  Elle fait une moue dégoûtée et se couvre le corps de sa serviette.
  — Et bien moi je n'ai pas envie de t'aimer, rétorque-t-elle. Ni d'être aimée par toi. Je dois te rappeler la bouche de Vanille sur tes lèvres et dans ton cou ?!
  Le visage d'Axel s'assombrit.
  — Je t'ai déjà dit que ce n'était pas du tout ce que je voulais ! grogne-t-il. Pourquoi est-ce que tu compliques toujours tout ?
  — Je rêve ! C'est moi qui complique tout alors que c'est toi qui te laisse gentiment bécoter par ta collègue pendant que je tente de régler toute seule les problèmes de notre fils ?!
  Axel soupire. Que peut-il répondre à ça...? Vingt heures sonnent à l'horloge du salon. Une chose hideuse offerte par sa mère. Il sursaute, soudain mal à l'aise. Ils commencent à entrer dans la sphère de temps qu'il hait et qu'il ne sait affronter. Il ressent une furieuse envie de jouer du piano. Tant pis pour les explications ! Il se lève, enfile un t-shirt et un pull, puis change de pantalon pour un vieux jean élimé. Emma n'a pas bougé du lit. Elle le regarde, les yeux remplis d'amertume et de rancœur. Très sincèrement, Axel ne sait comment lutter contre ça. Et il n'est même pas sûr d'avoir envie d'essayer. Aussi quitte-t-il la pièce sans un mot, sans un regard. En bas, il se sert une grande ration de whisky qu'il ne prend même pas la peine d'arroser de Coca. Puis, il s'assoit devant son piano et commence à jouer. La tension monte toujours à cette heure-ci. À l'approche de vingt-et-une heures... Axel entend Emma s'agiter là-haut. Elle fait du bruit, elle claque les portes. Elle n'est pas contente... Lorsqu'elle descend dans le salon, elle lui jette un regard noir. Pire même, un regard à ratatiner une montagne. Il sent son cœur chavirer dans son corps.
  — Je suppose que le repas est prêt ? braille-t-elle. Tu as vu l'heure ?
  Justement, il essaie de toutes ses forces de ne pas la voir, l'heure. Pourquoi ne veut-elle pas comprendre ça ?
  — Non chérie, je n'ai pas préparé le repas, répond-il patiemment sans cesser de jouer une mélodie douce et apaisante. Je suis désolé.
  — Ouais ! Comme toujours ! Seulement, y a pas marqué bonniche sur ma gueule ! Alors soit tu bouges tes fesses pour préparer le repas, soit tu te tires !
  Axel sent son cœur battre une étrange chamade. Deux mois à vivre l'un à côté de l'autre comme des étrangers. Deux mois qu'elle ne dit rien, deux mois qu'il se tait. Et elle le mettrait dehors là, ce soir ? Ils franchiraient vraiment ce douloureux cap de non-retour ? Elle s'est éclipsée dans la cuisine. Il s'apaise un peu et termine son second whisky. Mais lorsqu'elle revient, elle est encore plus furieuse qu'avant. Il ne pensait vraiment pas cela possible. Elle pose sur le piano une lettre en faisant un gros "boum" qui provoque une fausse note. Axel s'arrête, excédé.
  — Quoi encore ? lâche-t-il.
  Il a une sainte horreur qu'on touche à son piano. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux, et elle le sait parfaitement. C'est de la pure provocation et il n'est pas certain d'avoir la patience ce soir. Il se sent vraiment victime d'une terrible injustice.
  — Je suppose que tu n'as pas lu ! crache-t-elle. Comme d'habitude, tu t'en moques ! Tu te moques de tout de toute façon. Je te préviens, si tu ne viens pas m'aider, je te jure que je tiens parole et je te fous dehors !
  Comme si tu le pouvais ! a-t-il envie de lui jeter. Mais il se retient, et de toute façon, elle est déjà repartie en trombe vers la cuisine. Il ramasse la lettre pour y jeter un œil. La colère monstrueuse d'Emma a piqué sa curiosité, il doit bien l'admettre. Il aperçoit le tampon de l'hôpital François Vaultier et se sent défaillir. Il porte son verre à ses lèvres avant de s'apercevoir qu'il est vide. Merde ! Il a oublié de racheter du whisky ! Quel con, putain ! Il ouvre l'enveloppe dans un geste tremblant et se met à parcourir les trois feuilles agrafées entre elles. Rapport d'hospitalisation, arrêt cardio-respiratoire, réanimation échouée, défaillance multi-viscérale... rapport d'autopsie... C'est plus qu'il ne peut en supporter. Qu'on expose ainsi, aussi froidement, la descente aux enfers qu'ils ont vécu le laisse sans voix. Il repose la lettre sur le bureau d'Emma et lentement, il enfile ses baskets et passe un blouson. Emma fait à manger. Il peut entendre d'ici ses gestes brusques muent par la colère. Il ferme les yeux un instant dans la pénombre de l'entrée. Vingt heures trente sonnent et il se sent pris de panique. Pourtant, il a vraiment envie d'aller dans la cuisine, de l'aider à préparer le repas, de la prendre dans ses bras,... Mais il sait qu'elle va lui faire la gueule toute la soirée. Il sait qu'elle va vouloir parler de cette lettre quand lui n'a qu'une envie : fuir. Elle revient, munie d'une cuillère en bois. Elle reste un instant scotchée en le voyant prêt à partir. Ses yeux cessent momentanément de lancer des éclairs.     Elle paraît soudain si vulnérable.
  — Tu fais quoi là ? demande-t-elle d'une voix maîtrisée tandis que ses yeux retrouvent leur éclat sauvage.
  — Comme tu le vois, je m'en vais, murmure-t-il calmement.
  — Tout ça pour ne pas m'aider à préparer le repas ! Mais t'es vraiment grave !
  — Je suis invité chez Vincent Nacrut ce soir, explique-t-il. Il habite la rue du Bois, tu sais la grande maison en pierres.
  — Je m'en fous ! crache-t-elle.
  Elle a les larmes aux yeux. Axel le voit bien mais il se sent incapable de faire un geste vers elle. Il sera bientôt vingt-et-une heures. Et il ne veut pas, il ne peut pas rester là, à préparer tranquillement le repas, alors que cette maudite heure va bientôt sonner. L'heure à laquelle tout a commencé... Il se dirige vers la porte. Emma, dans son dos, sembler hésiter.
  — Axel, bordel ! se met-elle à hurler. Je te préviens ! Si tu te tires, ce n'est même plus la peine de revenir !
  Il ouvre la porte, faisant de son mieux pour l'ignorer. Il doit partir. Ne le comprend-elle donc pas bon sang ?! Il ne peut pas rester là, il ne peut pas... Il ouvre la porte et se retourne pour la voir. Pourquoi ? Il l'ignore. Elle pleure. Son visage reflète encore plus de rage que de chagrin, mais il voit bien qu'il lui fait du mal. Il se sent tellement piteux et lâche...
  — J'ai lu la lettre, lâche-t-il avant de sortir.
  Elle paraît surprise mais il n'a pas le temps d'en savoir plus car il referme la porte et se dirige à pas pesants vers la rue du Bois. Ce n'est vraiment pas très loin. Il lui suffit de descendre la rue de la Treille et le voilà juste devant la fameuse maison, animée de musiques, rires et discussions, comme tous les vendredis et samedis soirs. Il toque avec force à la porte. Celle-ci s'ouvre sur un type qu'il ne connaît pas et qui semble avoir déjà bien picoler.
  — Hé Vincent ! envoie-t-il. Y a quelqu'un à ta porte !
  Vincent s'approche et avise Axel, l'air de ne pas y croire. Un sourire ravi s'étend sur ses lèvres.
  — Axel Noreh ! articule-t-il d'une voix tonitruante. Quelle incroyable surprise, je ne m'attendais vraiment pas à ta venue ! T'as réussi à convaincre la gonzesse ?
  Axel se sent mal à l'aise, mais tente de rentrer dans le jeu.
  — J'ai réussi, oui.
  — Entre donc ! l'encourage Vincent dans un geste amical. Alors, qu'est-ce que je te sers ?
  — Je ne sais pas, qu'est-ce que tu as ?
  — Un peu de tout ! s'enorgueille Vincent en lui montrant un bar flambant neuf tout en bois verni et regorgeant d'alcools de toutes sortes.
  Axel esquisse un sourire.
  — Alors un peu de tout, ça m'ira bien !


  Ces mots si douloureux... -- 11 mars 2011

  "Tout est question de choix dans la vie"
  "On a la vie qu'on se crée"

  Est-ce que les gens qui prononcent ces phrases parlent sérieusement ?! Est-ce qu'ils ont conscience de l'absurdité de leurs mots ? Et de la douleur qu'ils peuvent occasionner ? Ou sont-ils si sûrs de leur petite chance et de leur réussite qu'ils ne voient même plus à quel point ils sont vaniteux ?

  Allez le lui dire au petit enfant africain qui crève de faim et de soif que tout est question de choix dans la vie ! Allez lui dire à cette maman orpheline que si sa fille est morte, c'est parce qu'elle l'a choisi ! Mais quelle absurdité, mon Dieu !

  Non !! Ne me demandez pas d'assumer la mort de ma fille alors que je ne l'ai pas tuée ! Ou alors est-ce pour cette raison que tant de parents désenfantés se sentent coupables ? Est-ce donc moi qui ai choisi qu'elle meurt ?! Mais arrêtez donc avec l'illusion du choix, nous ne choisissons rien !

  Mais maintenant que je suis là, et qu'elle est là-bas, maintenant que nous sommes séparées à jamais, sans avoir rien choisi, on attend de moi que "j'assume". Ce mot sonne comme une insulte ! On attend de moi que je vive, que je décide, que j'affronte des choses qui me dépassent totalement. Mais de quel foutu droit exige-t-on cela de moi ?! Qui connaît ma douleur ? Qui a déjà visité cet abîme sans fin et sans espoir que représente la mort d'un enfant ? Est-ce que tous les jours vont être aussi douloureux ? Est-ce que j'aurais toujours aussi mal à chaque minute, à chaque seconde de ma foutue vie ?! Mais qui s'en soucie après tout ? Pas même ton père tu vois... pas même ton père. Je dois vivre parmi les vivants, je dois respecter leurs codes, m'adapter à leur vision de l'avenir... Mais mon avenir à moi, c'était toi. Il est sous terre, il n'est plus, jamais je n'aurais d'avenir... Et l'on veut me convaincre que je suis responsable de ma vie ?! Tout ça pour quoi ? Tout ça parce que j'ai un cœur qui bat ! Simplement parce que j'ai un cœur qui bat...

  Ma pauvre pucinette. Tant de choses, tant de douleurs, tant de haines... sur ton petit corps, ta petite âme, ta grande mort, ton grand vide... J'en viens à douter de moi, du monde, des hommes, de tout. C'est fou, non ? J'ai cru que les gens m'aideraient. J'ai cru que le deuil était quelque chose de sacré dans nos sociétés civilisées où l'on est censé éprouver un minimum de compassion et d'empathie pour son prochain. Mais tout ça, c'est du vent. Mon Dieu comme les gens sont cruels... Je suis désolée ma chérie. J'espère vraiment que de là où tu es, rien de tout ceci de t'importune. J'essaye d'être forte pour toi, pour Joa... Peut-être suis-je allée trop loin sur le chemin de l'Ombre pour en revenir vraiment. Peut-être me suis-je également confiée à trop de gens... C'est que... tu comprends, je me sens si petite, moi, face à des gens qui ont vécu ce genre d'horreurs... Jamais je n'aurais pensé qu'on me balancerait des merdes pareilles !

  Et puis ce rapport d'hospitalisation qui parle de ton état neurologique aréactif. Je ne sais même pas s'il y a eu plusieurs EEG, j'aurais tendance à penser que non. Alors comment, pourquoi nous ont-ils dit que tu n'avais pas eu d'arrêt cérébral ? Il est pourtant écrit noir sur blanc que tu n'avais presque plus d'activité cérébrale et que ton état neurologique était proche, si proche de la mort. Peut-être que là aussi je vais trop loin en voulant à tout prix savoir. Peut-être que je cherche encore un responsable. Quelqu'un qui pourrait "assumer" à ma place... On parle de levée de sédation... Mon Dieu, la poitrine ouverte et branchée comme tu l'étais... Je n'ose imaginer. Dis-moi que tu n'as pas souffert, par pitié ! Dis-moi que ton petit cerveau était suffisamment éteint déjà pour que tu n'aies rien ressenti !

  Je suis tellement fatiguée. J'ai l'impression que malgré ce qu'on apprend, rien n'avance, rien ne change ! On m'apprend que ce que tu avais était congénital. Bon, ça veut dire que tu es née avec. Mais était-ce un accident de constitution ou est-ce potentiellement dans nos gènes ? A-t-on un risque, bordel, de transmettre cette merde à un autre bébé ?! Ne comprennent-ils pas à quel point c'est important de savoir cela ?!
Et puis... on apprend que les médecins savent depuis deux mois et demi qu'il s'agissait d'une cardiopathie. Et là encore, on ne nous disait rien. Nous sommes restés sans savoir tout ce temps. Nous continuions de dire que nous ne savions pas, que les médecins n'avaient que des hypothèses. Et quand des personnes nous disaient que de toute façon, les médecins ne nous diraient rien, on se disait que c'était des bêtises, que ces personnes-là avaient un compte à régler avec le monde médical, c'est tout. Elles avaient forcément tort ! Nous avions une telle confiance en eux. Mais finalement, c'était nous qui étions en tort. Ils savaient, ils avaient des hypothèses solides, bien plus en tout cas que les "on ne sait pas ce qui s'est passé" qu'on nous a rabâché juste après ta mort. Et nous sommes restés deux mois et demi sans savoir. Ont-ils conscience de la douleur que cela occasionne ?

  Oh ma chérie... Je sais que ce n'est pas ton rôle. C'est moi qui aurait dû veiller sur toi et non l'inverse. Mais parfois, j'aimerais que tu me prennes par la main et que tu m'aides. Que tu me dises comment je peux survivre à ta mort. Comment mettre un pied devant l'autre, comment aborder le lever de soleil, comment continuer de croire en l'avenir, en l'amitié, en la médecine, en la famille, en l'être humain, en l'amour... Je me sens trahie, si tu savais... Trahie de tous côtés. Cette vie qui t'a quittée, ce destin si cruel, cet avenir privé de toi, cette médecine impuissante, cette famille inaccessible, ce soutien qui s'étiole un peu plus chaque jour à mesure que le temps passe et que la vie reprend le dessus, comme une mauvaise herbe qui écrase et casse tout sur son passage, même les souvenirs, les noms, les larmes... Même les bonnes intentions, même les rires... Que reste-t-il finalement ?

  Envoie-moi un signe. Dis-moi qu'il y a encore une raison de croire en demain. De croire en ton père... Dis-moi que tu vas bien.

  Tu sais, la langue française est quelque chose de merveilleux. Elle me permet de t'écrire et de soulager un tant soit peu le fardeau de ton absence. Mais il lui manque quelque chose... Il existe un terme pour désigner une personne qui a perdu ses parents : orphelin. Il existe un terme pour désigner une personne qui a perdu sa femme ou son époux : veuf ou veuve. Mais il n'existe aucun mot pour désigner un parent qui a perdu son enfant. Aucun. Ces deuils n'existent pas. Ils ne sont pas. Si la langue est le reflet de la société, qu'est-ce que cela signifie...? Comment doit-on l’interpréter ?

  Je suis une maman désenfantée. Ce mot-là n'existe pas. Et pourtant, c'est bien ce que je suis...

  À toi mon ange...
  Je t'aime.
  Maman.

 

© Marie Nadézda - 2015

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